J’ai assisté au déjeuner-débat d’Amnesty International à Strasbourg Je ne prétends pas faire un compte rendu, simplement noter quelques impressions personnelles. Le sujet était « La situation des droits humains dans la région africaine des grands lacs ». Finalement quatre orateurs étaient présents. Catherine Murcier, Benoît Guillou, Charles Onana et Alphonse Maindo. Madame Keita Bocoum, Monsieur Jean Hatzfeld, Monsieur Eca Wa Lwenga, Monsieur Bernard Leloup ne sont finalement pas venus. Empêchements ou craintes d’être mêlés à certaines polémiques ?
Lors de notre réunion de Survie 67 nous avons décidé de distribuer un tract à l'entrée du déjeuner-débat d'Amnesty. Lire ce tract
La crainte que nous avions de voir un débat uniquement dirigé contre le Président Kagame comme seule explication des problèmes de la région s’est estompée à l’écoute des orateurs. Certes Charles Onana a été conforme à la description d‘Alain Gauthier, Président du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda, telle qu’il l’a observé au sénat en avril 2002. Le tract que nous avons distribué lui a manifestement déplu et lui a fait dire n'importe quoi sur Survie et son Président François-Xavier Verschave qu'il a vu " main dans la main avec l'ambassadeur du Rwanda". (François-Xavier Verschave me confirme aujourd'hui 27 octobre 2003 qu'il ne se souvient pas d'avoir rencontré l'ambassadeur du Rwanda et plus particulièrement aucun officiel du Rwanda depuis 1996. L'affirmation d'Onana est donc un mensonge pur et simple, d'autant qu'il datait cette rencontre après 2000, après le procès intenté par trois chefs d'Etat Africains à François-Xavier Verschave. Par contre Survie 67 a invité l'ambassadeur du Rwanda en juin 2003 avec d'autres orateurs. Il ne nous a pas semblé que cet ambassadeur en ait profité pour faire de la propagande FPR. Mais, notre naïveté a peut être émoussé notre esprit critique... remarquons que Monsieur Onana voit dans toute évocation du génocide une "propagande macabre alimentée par le FPR") Sa prestation concernant la descente de l’avion d’Habyarimana par le FPR est à l’image de son livre... à l’appui de « 3000 preuves » qu’il a certainement versées au dossier du Juge Bruguière, qui enquête sur cette affaire. Juge dont il ne parle plus. Nous attendons les inculpations promises par Onana il y deux ans... (On aurait voulu enterrer ce dossier en France qu’on ne ferait pas mieux, à moins qu’on attende un moment propice, par exemple le dixième anniversaire du génocide ?). J’ajouterai ceci : Charles Onana ne semble avoir qu’une seule préoccupation : faire tomber Kagame, en rassemblant la francophonie africaine contre lui et en en faisant l’ ennemi public numéro un. Il ne cesse de clamer de belles paroles pour enrober le tout : Il insiste beaucoup sur le fait qu’il serait « indépendant » ( pourquoi insister tant la-dessus ? on peut d'ailleurs se demander s'il n'est pas en plus très indépendant des faits dont il parle !), qu’il veut la réconciliation des « Tutsi et des Hutu », que les crimes des uns et des autres font mal à l’Afrique et doivent être traités d’égale façon, génocide ou pas. Il a même ajouté, en fin d'après-midi, qu’il n’avait "peur de personne"... pour s’éclipser aussitôt après en disant que le débat « l’ennuyait », alors que j’avais demandé la parole. [1] Il aurait voulu inciter un mouvement de désaffection dans l’auditoire... qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Pour moi, Monsieur Onana est une pièce importante de la propagande française à destination de la francophonie. Je ne sais s’il le fait par conviction ou pour d’autres raisons. Mais de toute façon le résultat est le même. Son discours plait beaucoup aux Congolais et aux Rwandais qui n’étaient pas victimes du génocide. Mais plaire est une chose, dire vrai en est une autre. Il n'est pas certain qu'il arrive à joindre ces deux bouts. Finalement je ne dirai pas qu’il est dangereux, mais qu’il est un révélateur de l’opinion d’une salle. Il ne parle qu’à des gens qui sont d’accord avec lui. Il n’a donc pas besoin d’être rigoureux. Sa prestation séduisante suffit à son auditoire. Le fait qu’il y ait eu quelques résistances à son discours, en particulier de la part de Benoît Guillou ou d’un intervenant dans la salle, Jacques Morel, l’a quand même « ennuyé ». D'ailleurs j'ai remarqué un léger mouvement de tassement de sa tête à chaque fois que la question du génocide rwandais était abordée...même pour le minimiser. On peut se demander pourquoi les Rwandais rescapés de Strasbourg n’étaient pas à cette réunion d’Amnesty International ? Quand on connaît les Rwandais, cette absence est certainement un reproche. La composition de l'auditoire africain ne faisait que renforcer cette impression. Par contre Amnesty International m’a beaucoup surpris en la personne de Benoît Guillou. Il est rédacteur en chef de la chronique d’Amnesty France. Sa perception du génocide des Batutsi est remarquablement approfondie et pédagogique, sans ambiguïté à relever. Il a très bien montré la problématique de l’ethnisme fabriqué et qu'il s'agissait d'un crime d'Etat, comme toujours dans les crimes de masse. L’exercice était pourtant difficile devant un tel auditoire, mais cet homme a vraiment compris le problème. Il a fait un parrallèle constant avec le génocide Juif, ce qui montrait bien que l'horreur n'est pas l'apanage de l'Afrique. Par manque de temps, il a eu du mal à aborder sa préoccupation : comment sortir de cette spirale de la violence ? Hélas il n’a pas touché un mot non plus des responsabilités françaises et c’est dommage. Par contre il a été beaucoup plus positif que ses supérieurs hiérarchiques internationaux sur les Gacaca. Si des hommes comme lui prennent de l’importance au sein d’Amnesty, on peut espérer une attitude plus saine de la part de cette organisation. Catherine Murcier, Conseillère Nationale d’A.I. et
responsable de la région Afrique pour la section française, a présenté
le Burundi, « dix ans après l’assassinat de Melchior Ndadaye » date qu’elle
considère comme symbolique. J’avoue qu’à l’évocation de toute cette
litanie de souffrances et de crimes, je me suis renouvelé l’intention
d’étudier de plus près ce qui s’est passé au Burundi.
Il importe de trouver le fil conducteur de l’histoire de ce pays
et de comprendre dans quelle mesure elle a influencé celle du Rwanda.
Souvent
les commentateurs ont tendance à confondre l’histoire de ces deux pays,
à cause de leur voisinage et de la structure commune de leur population.
Ils parlent quasiment la même langue. Pourtant un fait est troublant :
le 6 avril 1994 la même « étincelle », pour reprendre
l’expression d’Onana, a tué les présidents « bahutu » de ces
deux pays... elle a déclenché un génocide au Rwanda et aucune réaction
d’une ampleur notable au Burundi. Cela montre que ce qui c’est passé
au Rwanda correspondait à quelque chose qui était préparé et qu’on ne
trouvait pas au Burundi. C’est toute la différence entre un génocide
et une réaction spontanée de la population comme essayent de le faire
croire des gens comme Charles Onana. Mais ce début de rigueur d’analyse
est sans doute au delà du cartésianisme qu’il aime invoquer. L’exposé
de Catherine Murcier montre à quel point il est difficile de faire une
hiérarchie dans toutes ces horreurs burundaises, combien est délicate
l’intervention des occidentaux dans les pays africains, à quel point
la ligne de conduite d’Amnesty a évolué depuis sa création. Les militants
n’écrivent plus seulement pour libérer des prisonniers d’opinion qui
n’ont pas de crime de sang sur les mains ou sur la conscience, mais
aussi implicitement pour appuyer l’action des responsables d’A.I. dans
ces pays. D’une action en aval des décisions politiques on essaye de
passer à une action préventive et donc d’intervenir dans les évènements.
L’exercice est difficile car cela peut être perçu comme du néo-colonialisme.
Nous connaissons aussi ce problème à Survie. On ne s’improvise pas citoyen
du monde, surtout quand on vient d’un pays occidental. Monsieur
Maindo, seul originaire des grands lacs parmi ces orateurs, qui a pourtant
toutes les raisons d’en vouloir aux Rwandais, s’est montré contre toute
attente, assez nuancé sur cette question. De la part d’un Congolais
c’est une preuve de probité intellectuelle. Il a bien fait sentir que
l’influence du Rwanda et de l’Ouganda dans cette région, est surtout
due à la faiblesse de la RDC. Certes il a évoqué le mythe de l’empire
Hima-Batutsi
qui hante les Congolais de l’Est. Mais il ne s’est pas attardé sur cette
question de même influence stérile que le complexe de Fachoda pour la
diplomatie française ! Je
ne suis pas certain que l’explication des conflits entre Hema et Lendu
soient très satisfaisantes, mais on ne peut pas tout dire. (Des informations
me montrent que les massacres étaient loin d’être à sens unique.. et
de plus grande ampleur dans l’autre sens que celui évoqué .) On
sentait bien à travers son exposé que les Congolais ne doivent plus
se défausser sur l’étranger pour expliquer leur situation. Il a bien
montré une partie de la complexité de la région avec ses imbrications
de populations antérieures à la colonisation. Après
les exposés, il y eu le débat.
D’entrée
notre ami Jacques Morel a porté le fer courageusement contre Onana.
Hélas la majorité de la salle était plutôt acquise à Onana et n’a pas
supporté qu’il développe des explications, sur les exfiltrations de
génocidaires ou sur la gestion post génocidaires des camps d’interahamwe
à Kibeho en 1995. Visiblement beaucoup dans la salle n’admettait pas
qu’on puisse trouver des explications au comportement du gouvernement
rwandais, sans pour autant nier qu’il y ait eu des crimes de guerre.
Et c’est avec un zeste d’injustice que la modératrice lui a demandé
d’écourter, craignant sans doute un débat trop polémique. Ensuite
beaucoup se sont exprimés. Les Congolais notamment, mais aussi des Rwandais,
tous très hostiles au régime de Kagame et très satisfaits de la prestation
d’Onana. Catherine Murcier a malgré tout nuancé le trop grand enthousiasme
d’un intervenant sur l’opération Turquoise du gouvernement français.
Elle a rappelé qu’A.I. a une position très mitigée sur Turquoise...
avec une mou amplificatrice sur la bouche ! Jacques
Morel a été traité de menteur en aparté par une dame visiblement sincère
dans son accusation, à propos de Turquoise si j’ai bonne mémoire. Pour
nous qui avons l’habitude de traiter ces problèmes sous l’angle du Rwanda,
il est stupéfiant de voir des Congolais nous traiter de menteurs, persuadés
qu’ils sont que la France a bien agi avec Turquoise... alors que c’est
une opération qui les a enfoncés dans des problèmes inextricables. Le
problème du génocide rwandais est revenu souvent dans la bouche des
intervenants. Souvent pour essayer de le minimiser, ou pour expliquer
qu’ils ne comprenaient pas pourquoi d’autres massacres n’étaient pas
qualifiés de génocide. Benoît Guillou a, deux ou trois fois, rappelé
la définition d’un génocide et la nécessité de ne pas galvauder le terme.
Cette récurrence du thème du génocide rwandais a quelque peu agacé Catherine
Murcier qui ne souhaitait pas que ce débat soit trop axé sur ce thème...
le réservant visiblement pour le prochain anniversaire décennal. Mais
alors, pourquoi avoir invité Charles Onana et Jean Hatzfeld ?En
tous cas cela montre qu’on ne peut pas passer à côté de ce sujet quand
on évoque les Grands Lacs . Pour
ma part j’ai réservé mon intervention pour la fin. J’ai plutôt essayé
de montrer que la thèse d’Onana sur la responsabilité du génocide n’est
guère fondée et plus exactement que son opinion sur l'attentat n'est
pas la seule envisageable et qu'on ne sait pas à l'heure actuelle
qui est l'auteur de l'attentat. J'ai rappelé que le parlement
français lui-même n'avait pas tranché en faveur
de l'une des thèses, que probablement les gouvernements des USA,
de la France, de la Belgique et du Rwanda connaissent la vérité
mais que personne ne parle. J'ai comparé cette situation à
celle de l'assassinat de Kennedi aux USA. J'ai fait remarquer que j'ai
une opinion sur cette affaire mais que je ne la donnais pas car elle
est fondée sur des présomptions et non sur des preuves.
J’ai essayé d’introduire un autre style d’expression plus personnel
pour permettre un éventuel futur dialogue. Visiblement, l’heure n’était
plus à l’expression de vérités choquantes. Je suis malgré tout revenu
sur une intervention d’un africain, qui m’a semblé être du Rwanda, qui
estimait qu’on ne pouvait pas comparer le génocide des Juifs et celui
des Batutsi. C’est d’ailleurs intéressant de voir ces personnes vouloir
évoquer que les Batutsi sont plus ou moins descendants des Juifs pour
les exclure... et ne pas accepter que l’on compare ensuite leur mort
à celle des Juifs ... pour mieux les enfoncer encore ou qu’il
ne puisse tirer aucune gloire posthume de leur mort pourtant aussi
ignoble et injustifiable. Au
cours des exposés j’ai remarqué plusieurs congolais qui avalaient des
couleuvres quand Benoît Guillou expliquait qu’il n’y a pas d’ethnie
au Rwanda... ou que le génocide a bien eu lieu, « plus d’un million
de morts en cent jours»... visiblement cela allait à l’encontre de la
propagande qui circule dans l’est du Congo. Ce
débat m’a montré clairement que beaucoup d’Africains mélangent l’action
de Kagame, les Batutsi et toute parole pour exprimer la réalité du génocide.
Ces trois thèmes sont confondus
allègrement... et donc pour « descendre » Kagame il faut aussi
nier le génocide et discréditer les Batutsi... ce qui est une continuité
mentale du génocide. Un
couple, qui m’a semblé être Burundais, s’est exprimé avec beaucoup de
dignité et de sagesse à l’intention de la salle. C’est plus la profondeur
et la sérénité de leur parole que j’ai retenue que les mots eux-mêmes.
On sent à travers ces personnes que la souffrance peut éclairer au lieu
d’aveugler. Je n’ai pu déduire aucune appartenance à une identité burundaise
particulière dans leur discours jusqu'à sa conclusion... ils
semblaient au delà de ces clivages, aspirant vraiment à un autre climat...
sa conclusion fut fort pertinente Enfin
je ne peux terminer sans évoquer la très grande partialité des panneaux
d’expositions notamment à propos du Rwanda. Il est dommage d’utiliser
des souffrances réelles des populations pour mieux nier d’autres souffrances.
Là, je ne comprends pas du tout ce qui s’est passé au niveau de ceux
qui ont fait ces panneaux. Bien que je ne sois pas prof, je donne un
zéro pointé à Amnesty pour les panneaux. J’ai regretté de ne pas avoir
apporté un appareil photo pour les publier sur le web avec des
commentaires. J’ai
remarqué notamment que d’après ces panneaux il y a eu des massacres
au Rwanda - pas de génocide ! - la propagande marche bien.... Visiblement
Benoît Guillou n’était pas avec ceux qui ont fait les panneaux. Emmanuel
Cattier 26 Octobre 2003, sauf pour la confirmation du mensonge d'Onana concernant FXV, et quelques précisions : 27 et 28 octobre. [1] Si j’applique avec amusement à ce départ le même traitement qu’il a appliqué au désistement de Monsieur Kagame dans son procès contre lui... je pourrais dire : c’est parce qu’il avait peur de moi qu’il est parti juste au moment où je prenais la parole... (après avoir brocardé Survie comme il l’a fait en introduction de son discours) et c’est pour cela qu’il a pris soin de dire qu’il n’avait peur de personne... et contredire cette mauvaise image de lui. |