Bisesero (1994)Les évènements de Bisesero se sont déroulés en 1994 sur une chaîne de collines portant le nom de Bisesero à l'ouest du Rwanda. Cette chaîne de collines est au nord-ouest sur la commune de Gishyita et au sud-est sur celle de Gisovu. Elle est située à vol d'oiseau à une douzaine de kilomètres au sud de Kibuye sur la route qui mène à Gisovu en passant par Gishyita. Du sommet de la plus haute colline, située à environ deux mille mètres d'altitude, on découvre à l'ouest un vaste panorama sur le lac Kivu et ses îles.Dans la mémoire rwandaise Bisesero est réputé comme un lieu de résistance des Tutsi. Aussi, pendant le génocide d'avril à juin 1994, des milliers de Tutsi se réfugièrent sur cette colline où plus de 60 000 d'entre eux, selon les rescapés, furent massacrés sous le gouvernement intérimaire rwandais par les miliciens Interahamwe et les Forces armées rwandaises. Un mémorial, inachevé, a été construit sur la plus haute colline. Le long du sentier qui mène en haut de la colline, plusieurs bâtiments aux formes particulières ont été érigés, dans lesquels il est prévu de répartir une partie des ossements qui ne sont pas enterrés dans la tombe commune, située au sommet. Les rares visiteurs de ce mémorial, que l'on atteint généralement après une vingtaine de kilomètres de pistes depuis Kibuye, sont assez vite entourés d'un petit groupe de Rwandais lorsqu'ils arrivent. Ce sont des « rescapés de Bisesero ». Ils font visiter le mémorial. Les cicatrices de certains d'entre eux ne laissent aucun doute sur la violence des massacres qu'ils ont subis. L'histoire de Bisesero jusque mi-juin 1994Les habitants de cette région, les « Abasesero », ont la réputation d'être des éleveurs, donc des Tutsi, doués d'une forte résistance pour défendre leurs troupeaux d'attaques extérieures. Au cours de l'histoire des premières républiques rwandaises, lors des évènements de 1959, puis de 1962, leur capacité de défense leur aurait épargné les violences que subirent les autres Tutsi du Rwanda. En 1973, il n'auraient eu que deux maisons brulées. L'histoire de cette toute petite région est connue par une enquête menée par African Rights.[1] En 1994, forts de cette réputation, les Tutsi de Bisesero devinrent un point de ralliement pour résister au génocide. En fait dès les premiers jours qui suivirent l'attentat contre l'avion du Président Juvénal Habyarimana, les Tutsi de Bisesero furent attaqués, sur ordre des autorités locales, par les miliciens Interahamwe, comme dans la plupart des régions rwandaises. La résistance s'organisa dès les 9-10 avril 1994, y compris avec de nombreux voisins Hutu qui n'avaient pas compris tout de suite que les Interahamwe leur demanderaient de choisir leur camp. Ces Hutu furent d'emblée solidaires pour défendre la région contre des violences. Mais sous l'influence de la propagande officielle, en une semaine, de solides amitiés se défirent entre Hutu et Tutsi, même si certains Hutu continuèrent beaucoup plus longtemps d'aider clandestinement leurs anciens amis . Le partage de la population se fit et les Tutsi, abandonnant leurs biens, se regroupèrent sur les points les plus stratégiques. En même temps, dans les communes voisines les massacres se développèrent et d'autres Tutsi affluèrent à Bisesero. A chaque attaque les Tutsi répliquèrent avec ce qu'ils avaient. Quelques armes à feu, des lances, des bâtons, des arcs et des pierres. Plusieurs miliciens furent tués. Le vendredi 13 mai 1994, une vaste attaque fût programmée par les autorités du Rwanda contre les Tutsi de Bisesero. Outre des membres de la garde présidentielle et des Forces armées rwandaises, des miliciens parmi les plus redoutables de l'ouest du Rwanda furent engagés dans cette opération. Ces quelques centaines de génocidaires furent accompagnés des autorités locales, dont le préfet de Kibuye, Clément Kayishema. « Ce jour là on a tué la quasi-totalité des femmes et des enfants » selon des rescapés. Cette journée fût décisive pour briser la résistance de Bisesero. Jusqu'à la mi-juin de nombreuses attaques se répètèrent. Les collines étaient jonchées de cadavres. Selon l'enquête d'African rights, de cinquante mille, les résistants Tutsi de Bisesero n'étaient plus que deux mille à la fin du mois du juin, avant l'arrivée des soldats français de l'opération Turquoise. Dans cette atmosphère de traque permanente, sur un terrain montagneux, contrairement aux autres régions du Rwanda, les rescapés de Bisesero furent essentiellement des hommes. Les événements à partir de l'arrivée de l'opération TurquoiseDes massacres ont eu lieu à Bisesero entre le 27 et le 30 juin 1994Selon l'enquête d'African Rights publiée en 1998[2], environ un millier de Tutsi de Bisesero auraient été massacrés entre le 27 et le 30 juin 1994. Le 30 juin, l'armée française a dénombré un peu plus de huit cent rescapés auxquels elle a porté secours. Le courrier du Capitaine de Frégate Marin Gillier, qui figure dans les annexes du rapport des députés, confirme que des attaques ont eu lieu à Bisesero pendant ces trois jours. Il les attribuait avant le 30 juin 1994 à des attaques des miliciens et des FAR contre des éléments infiltrés du FPR : « Des missions de recherche et de renseignements sont lancées le 27 juin vers Gishyita[....] et dans la région de Gisovu. C'est alors qu'un élément léger rend compte avoir découvert dans l'est de Gishyita, un prétendu point avancé des éléments infiltrés du FPR[...]Sur place j'interroge la population qui affirme que les collines à l'est sont infestées d'éléments du FPR infiltrés pour semer la terreur.[...]vers midi, des bruits de rafâles d'armes autoamtiques et d'explosions[...]La population est immédiatement questionnée : il s'agirait d'une centaine de villageois qui s'attaqueraient aux éléments infiltrés du FPR »[3] La polémiqueLors de l'Opération Turquoise de l'armée française, qui se déroula du 22 juin 1994 au 21 août 1994, les premiers contacts entre les troupes du Commandement des opérations spéciales et les Tutsi réfugiés à Bisesero vont devenir l'objet en France d'une très vive polémique qui rend difficile la perception de ce qui c'est passé. Nous sommes en présence de plusieur versions des événements. Ces diverses versions sont issues des Rwandais (génocidaires et rescapés), des journalistes occidentaux présents sur place, des militaires français sur le terrain et de la hiérarchie militaire et politique de l'Opération Turquoise. Les versions ont parfois évolué au cours du temps. On peut notamment distinguer celles des articles de journaux de fin juin et début juillet 1994, puis celles des articles de 1998 et corrélativement celle de la mission parlementaire française sur le Rwanda, puis celles de 2004 lors du dixième anniversaire de la commémoration du génocide, enfin celles de 2005 après des plaintes déposées en France par des Rwandais contre des militaires de l'opération Turquoise, même si ces plaintes concernent plusieurs événements de l'opération Turquoise. Entre ces diverses dates de résurgence de la polémique ont été édités en France des livres, de courants divers, qui reprennent ces événements dans un ou plusieurs de leurs chapîtres. On peut distinguer deux grandes tendances. Pour l'une, les rescapés Tutsi de Bisesero auraient été découverts le 26 ou 27 juin 1994 par un détachement de l'opération Turquoise, dont le chef, le Lieutenant-colonel « Diego », leur a promis de revenir et aurait prévenu la hiérarchie de l'opération Turquoise. Pour l'autre, ce chef n'aurait pas prévenu à temps son supérieur hiérarchique et le détachement du capitaine Marin Gillier n'aurait découvert les rescapés que le 30 juin 1994. Les deux versions s'accordent pour dire que ce détachement a aussitôt porté secours aux rescapés le 30 juin 1994. Au cœur de cette polémique se dispute la question de la complicité ou non des autorités françaises dans le génocide au Rwanda. Durant ces trois jours la moitié des derniers rescapés, affirment-ils de façon unanime, ont encore été massacrés. Certains sont encore plus accusateurs. Ce n'est pas le seul événement de la France au Rwanda qui fait surgir cette polémique. Les groupes et personnes présents sur le terrainEn premier lieu il y a bien sûr les Rwandais, rescapés, miliciens, militaires des FAR, la population environnante et les autorités locales managées par le Prefet de Kibuye, Clément Kayishema. A partir du 22 juin 1994, on trouve également les soldats de l'opération Turquoise qui dépendent du Commandement des opérations spéciales, les COS dirigés sur le terrain par le colonel Jacques Rosier. Sous ses ordres deux officiers sont dans la zone : le capitaine de frégate Marin Gillier et le lieutenant-colonel « Diego », pseudonyme d'un officier français donné aux journalistes. Partis de Cyangugu, à l'extrême sud-est du Rwanda, ils montent progressivement au nord vers Kibuye (zone nord de l'opération Turquoise) pendant la dernière semaine de juin. Ils doivent redescendre vers la partie sud-est de l'opération Turquoise, baptisée zone Sud, qu'ils atteindront au tout début de juillet 1994. Des journalistes occidentaux sont également dans cette zone de Kibuye, pour la plupart dans le sillage de l'opération Turquoise, en relation avec le service de communication de l'armée française. S'y trouvent de façon certaine :
Le 29 juin 1994, le ministre de la défense française, François Léotard, est à Gishyita, à 5 kilomètres de Bisesero en compagnie de Raymond Bonner et de Corine Lesnes. Sans doute y a-t-il d'autres journalistes. La version de la découverte le 27 juin 1994 des rescapés de BiseseroC'est la version reprise par les autorités rwandaises. Le témoignage de journalistesPatrick de Saint-Exupéry a écrit un reportage, publié dans Le Figaro du 29 juin 1994, sous le titre : « Rwanda :Les assassins racontent leurs massacres »[7]. Dans cet article il écrit que « hier », c'est à dire vraisemblablement le 27 juin 1994 comme il le confirmera plus tard, le lieutenant-colonel « Diego »[8] a rencontré des rescapés et leur a promis de revenir dans trois jours. [9] Selon ce journaliste, « Diego » aurait prévenu les autorités françaises, aussitôt après. Patrick de Saint-Exupéry soutiendra sa version à nouveau en 1998 dans une série d'articles, puis en 2004 dans un livre réquisitoire contre la culture néo-coloniale d'une partie de l'armée française.[10] Vincent Hugeux, de L'Express, et Sam Kiley du Times, qui a informé les militaires français dès le 26 juin 1994 du problème des rescapés de Bisesero, ont témoigné des mêmes faits, toutefois sans être aussi précis que le journaliste du Figaro.[11] Christophe Boisbouvier confirme ce que dit Patrick de Saint-Exupéry dans un interview sur RFI le 28 juin au soir. Il parle d’une centaine de Tutsi qui sont apparus « comme des fantômes surgis de la forêt ». Ils demandent à l’officier français de les emmener. Celui-ci leur répond « Je ne peux pas, nous ne sommes qu’une douzaine dans 3 jeeps. Mais maintenant nous savons que vous êtes-là et le fait que nous soyons passés va peut-être calmer les choses ». Les témoignages de RwandaisParmi les témoignages relevés par African Rights[12]
En 2004, Georges Kapler fût chargé par la Commission d'enquête citoyenne sur l'implication de la France au Rwanda de filmer au Rwanda des témoignages sur les relations entre les Rwandais et l'armée française pendant le génocide. Il rapporta des témoignages sur Bisesero particulièrement graves, dont certains ont donné lieu en 2005 à des plaintes devant le Tribunal aux armées de Paris. Selon ces témoignages, recueillis auprès d'Interahamwe et de militaires des FAR en détention et de rescapés, dans certains cas des militaires français auraient aidé les génocidaires à massacrer les Tutsi, parfois en leur présence à Bisesero.[13] Les objections de Bernard Lugan et Pierre PéanBernard Lugan[14] et Pierre Péan [15] en 2005 ont soutenu, dans leurs articles et livres, la thèse française de la bonne foi de l'opération Turquoise. Selon eux, un premier détachement a bien découvert les Tutsis dès le 27 juin, mais il n'aurait pas informé le capitaine Gillier. M. Lugan objecte que, de son propre aveu, M. de Saint-Exupéry se trouvait « à plusieurs centaines de mètres » du chef du premier détachement quand celui-ci aurait téléphoné. L'universitaire note aussi que, selon M. de Saint-Exupéry, ce militaire aurait appelé directement Paris, alors que son grade lui interdisait d'en référer directement à la Métropole (il devait passer par l'officier supérieur responsable de la zone où il opérait). Pierre Péan estime que Marin Gillier n'était pas le supérieur hiérarchique de Jean-Remy Duval et que celui-ci n'aurait pas prévenu le colonel Rosier, commandant des COS, mais uniquement la cellule Rwanda au ministère de la défense à Paris dans un fax du 29 juin 1994. La version de la découverte le 30 juin 1994 des rescapés de BiseseroC'est la version reprise par les autorités françaises. Les députés français en 1998, Stephen Smith dans ses articles dans le journal Le Monde ont soutenu, dans leurs rapports ou articles, la découvete des rescapés le 30 juin 1994. Cette version s'appuie sur les auditions et rapports des officiers français présentés à la Mission d'information parlementaire sur le Rwanda. Elle a été vivement défendue en 2004 par Pierre Brana, ancien député et rapporteur de la mission parlementaire, devant la Commission d'enquête citoyenne sur l'implication de la France au Rwanda.[16] Michel Peyrard, journaliste à Paris Match qui a découvert ce problème le 30 juin 1994, a écrit : « Nous [lui et le photographe Benoît Gysembergh] n'avons pas vu “l'inavouable”. Ni des victimes de massacres récents qu'on aurait pu mettre sur le compte de l'armée française et de ses hésitations, ni, à plus forte raison, une collusion assassine entre les soldats de l'opération Turquoise et les miliciens du génocide[17]. » Il a en revanche pu constater, selon lui, que le gouvernement rwandais exerce des pressions sur les rescapés. Patrick Forestier, collègue de M. Peyrard à Paris Match, est allé dans ce sens[18]. La mission parlementaire ne tient pas compte des témoignages des journalistes présents le 27 juin à Bisesero. Elle considère comme non fiables les témoignages des rescapés rwandais collectés par African Rights et ne tient compte que de celui de Michel Peyrard qui n'était pas sur place le 27 juin, et du courrier du Capitaine de frégate Marin Gillier. Dans son rapport, la mission parlementaire d'information conclut :
En avril 2005, le Sergent Thierry Prungnaud, gendarme du GIGN, confirmera dans l'hebdomadaire Le Point et au micro de France Culture, le 22 avril, qu'il a désobéit aux ordres le 30 juin 1994 pour porter secours aux rescapés Tutsi de Bisesero.
Après le le 30 juin 1994Selon les rescapés de Bisesero,les plus blessés d'entre eux ont été transportés par hélicoptère le 30 juin 1994 jusqu'à Goma au Zaïre. Les médecins militaires amputaient ceux qui semblaient trop blessés aux jambes. Mais sur les conseils d'un soldat français l'un des blessés refusa d'être amputé et fût suivi dans ce refus par d'autres. Ceux là racontent aussi qu'ils subirent une mesure d'hygiène draconienne qui leur fut imposée à Goma : on leur découpa leurs vêtements (infestés par leurs blessures et trois mois d'errance et de traques) et on les laissa nus pendant une dizaine de jours. Cette mesure, appliquée aux hommes et femmes ensemble, heurta profondément leur pudeur et ils ressentirent cela comme un mépris racial. Après le 30 juin 1994, des militaires français restèrent une quinzaine de jours sur place à Bisesero auprès des plus valides. A l'issue de ces quinze jours on leur proposa soit d'aller dans un camp de réfugiés, soit d'aller en zone FPR. La majorité optèrent pour la zone FPR pour aller « retrouver ceux à cause de qui on les tuait » dira un rescapés qui a témoigné devant la cour d'Appel du TPIR à La Haye. Ce choix aurait déplu aux soldats français. Ils furent emmenés en camion bâchés par l'armée française en zone FPR. Les conditions de transport furent telles que 37 d'entre eux seraient morts pendant le voyage. [23] Bibliographie
Références
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