Le Monde Diplomatique, champion de l’anti-impérialisme
sélectif.
En Afrique,
l’Etat français est un grand criminel. Depuis l’octroi des indépendances, il n’a
pas cessé de soutenir des dictatures et, bien souvent, d’entretenir des guerres
civiles ou de fomenter des coups d’Etat. Pour la classe dirigeante française,
l’obtention de débouchés, le pillage des matières premières (pétrole, gaz, uranium,
métaux rares, bois...) et l’influence dans les institutions internationales (notamment
à l’AG de l’ONU) sont des enjeux considérables face auxquels les considérations
humanistes n’ont aucune valeur. Si les anciennes colonies françaises sont
partiellement mais surtout formellement indépendantes, l’Etat français
a mis en place un ensemble complexe de liens franco-africains qui fonde le système
néo-colonial : bases militaires assurant la sécurité des intérêts français(Dakar,
Djibouti, Libreville, Port-Bouët, Bangui.), « aide » bilatérale, franc
CFA, accords de coopération(militaires, économiques, techniques et culturels),
production et sélection de classes dirigeantes francophiles. La situation économique
de ces pays, souvent désastreuse pour les populations, reflète la nocivité de
ce système et la profonde hypocrisie des proclamations françaises sur la solidarité
nord-sud. En France, cette domination néo-coloniale est largement occultée. Les
médias français préfèrent évoquer l’impérialisme américain. Un journal s’est même
un peu spécialisé dans ce domaine. En faisant dans chaque numéro la critique de
la politique américaine, Le Monde Diplomatique offre à l’Etat
français une diversion fort opportune.
Il va de
soi que l’impérialisme américain doit être combattu, particulièrement dans le
contexte actuel d’offensive « anti-terroriste ». Le Monde Diplomatique le fait et c’est
nécessaire. Cependant son anti-impérialisme est bien trop sélectif pour être dénué
d’intentions inavouables. Pourquoi Le Monde
Diplomatique, si prompt à dénoncer les crimes de régimes soutenues par la
CIA, ne s’en prend-il pas aux Bongo, Eyadéma, Compaoré, Biya, Sassou et autres
despotes africains ? Le règne d’un Houphouet-Boigny était-il plus légitime
que celui d’un Pinochet ? Il semble que lorsque un dictateur est un africain
francophile, Le Monde Diplomatique juge
la critique inconvenante et déplacée. Pourtant, ce journal « citoyen »
devrait avoir à cœur d’alerter les français sur la politique criminelle de l’Etat
qui prétend les représenter. D’autant plus que c’est sur cette politique, et non
sur celle des Etats-Unis, que la population française peut agir le plus efficacement
[1].
Non seulement
il n’y a jamais dans ce journal de véritable critique de la politique extérieure
française mais il faut aussi remarquer que ses choix rédactionnels ressemblent
étrangement aux positions diplomatiques de l’Etat Français.
Tiers-mondiste comme la Vème République.
En ce qui
concerne l’hostilité aux Etats-Unis, De Gaulle qui ne faisait pas que mentir et
dont l’anti-américanisme est bien connu, a un jour déclaré : « N’oubliez
jamais que nos alliés sont aussi nos adversaires ». De fait les Etats -unis
sont des concurrents menaçants particulièrement en Afrique où ils disputent aux
entreprises françaises « marchés tropicaux et méditerranéens [2] » et
exploitation des matières premières . Depuis la fin de la guerre froide cette
rivalité inter-impérialiste s’est d’ailleurs accentuée puisque les compagnies
américaines ont ravi aux capitalistes français des droits d’exploitation de matières
premières stratégiques de l’Algérie au Congo-Kinshasa en passant par le Niger
et les pays du golfe de Guinée [3].
L’existence d’une offensive américaine contre les intérêts français ne fait pas
de doutes. L’Afrique est « l’un de nos plus gros partenaires commerciaux
potentiels » déclarait Bill Clinton en août 2000. Déjà en 1994, Philippe
Leymarie évoquant l’aide financière américaine à l’Organisation de l’unité africaine
écrivait dans Le Monde Diplomatique : « cette
véritable OPA sur la grande organisation politique africaine, si elle tient ses
promesses, fera pièce au dispositif militaire français qui a servi dix-huit fois
depuis 1960. » Leymarie peut être rassuré, le dispositif français est bien
vivant mais sa phrase est révélatrice Récemment, dans une émission de France-Inter,
l’importance de cette offensive américaine a été confirmée par Alexandre Adler
qui, emporté dans son élan, a lâché cette phrase précieuse sans être contredit
par Colombani : « L’offensive
menée par les Etats-Unis contre la politique de la France en Afrique qui a aboutit
à de nombreuses catastrophes[Adler pensait sans doute notamment à l’acharnement
français pour conserver le Rwanda] dont l’installation de la famille Kabila à Kinshasa et ceci dans une attitude
véritablement de confrontation [4] ». Les mots employés par Adler témoignent de la vivacité du conflit
inter-impérialiste (Si cette expression peut paraître « archaïque »
à certains, la notion d’ « Empire » de Toni Négri, actuellement
à la mode, ne permet pas de comprendre les conflits africains.).
Quant
aux positions « anti-mondialisation » du Monde Diplomatique, elles sont,
au moins en partie, le produit de cet
anti-américanisme lié aux rivalités inter-impérialistes [5]
. Deux politiciens éminents, Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon en ont fait
l’aveu dans un article dont le titre reprend le slogan d’ATTAC : « Un
autre monde est possible ». Ces pseudo-radicaux écrivent : « c’est
une lâcheté de faire mine de croire que l’ordre économique actuel du monde est
séparable politiquement, diplomatiquement et militairement de l’hyperpuissance
américaine [6] ».
Il faut avoir à l’esprit que l’ouverture des marchés africains exigée par l’OMC
et le FM I [7]
signifie l’arrivée de concurrents très dangereux pour les capitalistes
français. De plus la manne financière accordée par le FMI aux oligarchies d’Etat
peut contribuer à retourner des régimes notamment en ce qui concerne l’identité
des bénéficiaires des privatisations et l’attribution des marchés publics. Dans
un article de janvier 1994, Philippe Leymarie écrit : « Désormais
impuissante à assurer seule le fardeau d’économies et de sociétés en déroute,
la France abandonne de plus en plus les pays de la zone franc aux lois d’airain
du Fonds monétaire international , dominé par les Etats-Unis pour qui l’intégration
de l’Afrique francophone au marché mondial est un impératif à la fois économique
et politique. »L’article nous apprend également que « Dans son
dernier rapport annuel, le Conseil des
investisseurs français en Afrique s’en prend d’ailleurs à l’approche anglo-saxonne du libre-échange qui semble oublier les relations
privilégiées entre Paris et une partie du continent [8] ».
C’est assez clair. Par bien des aspects, la politique du FMI constitue un grave danger pour les intérêts
des capitalistes français. Ainsi le FMI
a souhaité que les compagnies pétrolières gabonaises « soient auditées
une fois par an » (La lettre du
continent, 26 juillet 2001). Depuis
l’affaire Elf, on connaît (vaguement) l’importance des détournements de l’argent
du pétrole, de son rôle dans le financement des partis politiques et du système
de commissions et de rétro-commissions qui l’accompagne. Aussi, en France et au
Gabon, chez ELF et dans les ministères, la demande du FMI n’a pas dû être du goût
de tout le monde...Notons que la rivalité avec les Etats-Unis s’est encore intensifiée
depuis la récente poussée de l’unilatéralisme américain. Elle apparaît désormais
nettement dans le presse française. Compte tenu du rapport de force international
l’impérialisme français et au-delà, l’impérialisme européen, empruntent les voies
détournées et mystificatrices du discours moral.
En ce qui
concerne le soutien au peuple palestinien, une autre grande position éditoriale
du Monde Diplomatique, il est sans doute
légitime et nécessaire mais, dans le cadre français, il ne doit pas être pris
pour de la subversion puisqu’il correspond à la politique traditionnelle de la
Vème République à la recherche d’atouts pour renforcer sa politique arabe face
aux Etats-Unis. Le Monde Diplomatique
est tiers-mondiste comme la Vème République. Celle-ci a toujours défendu « l’aide
au tiers-monde », ce qui se comprend aisément lorsque l’on sait que l’aide
est utilisée pour entretenir les régimes clients, obtenir des marchés aux capitalistes
tricolores(l’aide est en grande partie liée c’est à dire assortie d’obligations
d’achats), garder le contrôle des matières premières et remplir les poches des
classes politiques françaises et africaines [9] . Autrement dit, l’aide est un des rouages
essentiels du système néo-colonial.
En octobre 1981, à Mexico, François Mitterand,
s’adressant aux peuples d’Amérique latine, lançait « un message d’espoir
à tous les combattants de la liberté ». De Gaulle, le père du néo-colonialisme
français savait très bien, lui aussi, jouer les héros du tiers-monde. En 1966, peu
avant la guerre du Biafra qui allait faire
1,5 million de victimes et qui était totalement entretenue par la France, de Gaulle
le tiers-mondiste partait à Phnom Penh discourir contre la guerre du Vietnam. En France, il y eut des « Comités
Vietnam » mais pas de comités contre la politique française au Biafra. En
soutenant le Biafra, la France prétendait défendre « le droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes » alors qu’elle disposait elle-même encore de Djibouti
et des Comores (pour ne citer qu’eux) et qu’elle était le principal fournisseur
d’armes à l’Afrique du sud de l’apartheid [10] .
En réalité, « le pays des droits de l’homme » poursuivait deux objectifs :
subtiliser aux compagnies anglo-saxonnes les droits d’exploitation pétrolière
et déstabiliser le Nigéria, géant anglophone au cœur de la zone francophone. Le
Monde et avec lui Le Monde Diplomatique
s’ingénièrent à masquer la responsabilité française, préférant remplir leurs colonnes
d’articles sur l’urgence humanitaire et sur les ventes d’armes britanniques au
Nigéria.
Au cours des années 60, Le
Monde Diplomatique était sous-titré : « Le journal de la coopération
et des organisations internationales ». Evidemment, il ne fallait pas attendre
du « journal de la coopération » une remise en cause de la politique
française, précisément dite « de coopération ». Ce sous-titre était
comme un témoignage de son adhésion idéologique au projet néo-colonial de l’Etat
français.
La légende d’Hubert Beuve-Méry.
Le Monde Diplomatique a été créé
en 1954 par le journal Le Monde alors dirigé par Hubert Beuve-Méry.
Premier directeur du Monde Diplomatique,
il est souvent présenté comme l’illustre fondateur, le modèle déontologique, l’autorité
morale. Le Monde a construit la légende
d’Hubert Beuve-Méry et affirme encore quotidiennement qu’il s’agit de son fondateur
En fait, pour être plus exact (plus honnête), il faudrait écrire que Le Monde
a été crée par l’Etat français puisque Hubert Beuve-Méry a été nommé directeur
du Monde en 1944 par le ministre de
l’information Pierre-Henri Teitgen. De Gaulle disait avoir besoin du Monde
« pour l’extérieur ». Il voulait aussi « un journal de prestige »
qui remplisse « une fonction de service public » et qui soit « un
instrument de la conscience nationale [11] ».
Les autres dirigeants et propriétaires du journal, tous bons bourgeois patriotes,
ainsi que les journalistes, ont eux aussi été choisi soit directement par le ministère
de l’information, soit avec son aval. Lorsqu’il est nommé à la tête du Monde,
Hubert Beuve-Méry a déjà derrière lui un passé de serviteur de l’Etat. En 1934
il est correspondant du Temps à Prague.
Or « l’usage veut que le correspondant, dans une capitale étrangère du journal
officieux de la IIIème République soit dans la mouvance de l’ambassade de France
[12] . » Pendant la guerre, il dirige le bureau des
études de l’école d’Uriage, fondée par le gouvernement de Vichy pour former les
cadres dirigeants du pays. A la libération, Georges Bidault lui propose un poste
d’ambassadeur à Prague, qu’il refuse.
Le Monde diplomatique a donc été
créé par un journal fondé par l’Etat. Le
Monde a pour actionnaires des groupes largement investis en Afrique :
Totalfina , la BNP, le Crédit agricole, la Compagnie financière de Suez, Thomson
, etc Le Monde contrôle toujours le capital du Monde Diplomatique qui détient lui-même des participations importantes
dans Politis et Témoignage chrétien, deux journaux qui
relaient très bien le mouvement « anti-mondialisation ». Jean-Marie
Colombani, directeur du Monde et proche
de la DGSE [13] , est président
du Conseil de surveillance du Monde Diplomatique.
Les liens entre les deux journaux sont très forts. Claude Julien qui a été chef-adjoint
du service étranger du Monde de 1960 à 1968 et chef de ce service de 1968 à 1971, a dirigé
Le Monde Diplomatique de 1973 à 1990.
Sous sa direction, la dénonciation de l’impérialisme américain a été accentuée.
Officier de la légion d’honneur, il est l’auteur de « L’empire américain »,
un livre qui paraît au moment où Claude Julien prend la tête du service étranger
du Monde. Ce livre a été primé (Prix
Aujourd’hui 1968) par quelques pontes du journalisme français dont Jacques Fauvet,
futur directeur du Monde, et Louis-Gabriel Robinet, directeur du Figaro. Bien médiatisé, il eut un impact important notamment chez
les étudiants. Au même moment, la France finançait et armait la sécession biafraise…
En fait, en matière de politique étrangère, Le Monde et Le Monde Diplomatique
disent souvent la même chose mais d’une manière différente. Le Monde
c’est la prétention à l’objectivité d’articles apparemment équilibrés et mesurés.
Le monde Diplomatique par contre choisit
le ton de l’engagement et du militantisme. Mais sur le fond, les deux journaux
attirent l’attention de leurs lecteurs sur les mêmes crimes, les mêmes enjeux,
les mêmes responsabilités. Aucun ne remet en cause les grands intérêts capitalistes
et géopolitiques français.
Au cours
des années 70, Philippe Decraene, chef de la rubrique africaine du Monde, écrit fréquemment dans Le Monde
diplomatique. Il est notamment l’auteur d’un article complaisant sur le Congo-Kinshasa
de Mobutu parut en janvier 1970 et titré : « Sur la voie de la
prospérité ». En juillet 1974, Le Monde Diplomatique édite un supplément sur le Gabon intitulé : « Le
Gabon, Etat pilote de l’Afrique centrale ». Dans ces 9 pages de publi-reportages,
Philippe Decraene titre son article : « Une politique extérieure
réaliste ». Dans le numéro du mois d’août 1982, son article est titré : « La
Côte-d’Ivoire, symbole de prospérité et de stabilité ».Voilà comment on traite
les dictatures françafricaines dans Le Monde
Diplomatique : avec la politesse due aux amis qui d’ailleurs la rendent
bien puisque Philippe Decraene, officier de la légion d’honneur, a également été décoré dans la plupart des pays d’Afrique
francophone (Grand officier de l’étoile équatoriale du Gabon, officier du mérite
nigérien, du mérite centrafricain, de l’ordre sénégalais du lion etc). Philippe
Decraene a occupé le poste stratégique de vice-président de l’association des
journalistes d’outre-mer, ce qui n’est pas surprenant puisqu’en matière d’information
africaine, Le Monde donne le ton au
reste de la presse française.
Lorsque au
début des années 60 l’armée française est intervenue au Cameroun pour protéger
le régime néo-colonial d’Ahmadou Ahidjo, bombardant des villages au napalm et
massacrant des dizaines de milliers de personnes, Le Monde n’a pas jugé utile d’en informer ses lecteurs. Indigné par
l’anti-impérialisme sélectif de l’intelligentsia française, Mongo Béti intitula
un des chapitres de Main basse sur le Cameroun [14] : « Honte
et malédiction sur les Vietnam…des autres. »
Dissimulations citoyennes.
En 1994 s’est
perpétré un des pires génocides du XXème siècle. Le génocide rwandais a fait près
d’un million de victimes en trois mois. Le « pays des droits de l’homme »
a soutenu les bourreaux financièrement et militairement (opération Noroît, livraisons
d’armes, opération turquoise…) avant, pendant et après le génocide. Sans la France,
il n’y aurait pas eu de génocide rwandais. Après avoir couvert la retraite de
Forces Armées Rwandaises (FAR), et des miliciens qu’il avait formé et équipé,
l’Etat français les utilisa pour défendre le régime finissant de « l’ami »
Mobutu. Logiquement, Le Monde
Diplomatique, soi-disant tiers-mondiste et anti-impérialiste, aurait dû s’indigner
de la complicité française dans le dernier génocide du siècle. Celle-ci n’est
pas un détail de l’histoire de France. Elle méritait au minimum quelques éditoriaux
virulents. Aucun éditorial ne traita ce sujet. Le Monde Diplomatique se contenta de rapporter dans des pages intérieures des
informations déjà parues dans d’autres journaux, notamment dans la presse étrangère.
Au mois de juin 1994, au lieu d’appeler ses lecteurs à exprimer leur révolte contre
la politique effroyable de la France, Philippe Leymarie intitule son article : « La
France et le maintien de l’ordre en Afrique ». Il y écrit : « cet
effort en matière d’aide à la sécurité et au maintien de l’ordre est combiné avec
les actions purement civiles du ministère de la coopération, en partie consacrées
à la promotion de l’Etat de droit ». Il est vrai que le mois suivant, il
signe enfin un article sérieux (« Litigieuse intervention française au Rwanda »).
Mais au final, Le Monde Diplomatique
ne donna absolument pas à ses lecteurs la mesure du scandale de l’implication
française.
En 1997 le
dictateur Denis Sassou Nguesso revient
au pouvoir par les armes au Congo-Brazzaville. Le Monde Diplomatique a-t-il critiqué la politique française qui a
rendu possible ce come back ? Evidemment non. Un article se contente de cette
interrogation : « Quels comptes M. Sassou Nguesso aura-t-il a rendre
à ceux qui l’ont vraisemblablement aidé ( l’Angola, le Gabon, la France, Elf)
et à ceux qui apparemment avait pris quelques distances à son égard ( l’ex-Zaire,
le Rwanda, l’Ouganda, les Etats-Unis) ? » Enfin l’article conclut poliment : « Pour
le moins, refaire l’unité nationale au Congo sera une tâche ardue [15] ».
On ne va quand même pas demander des comptes à ceux qui agissent en notre nom…
Si l’on observe
quelques articles récents, les signes de complaisance vis à vis de l’impérialisme
français ne manquent pas. Madagascar vient de connaître une crise politique aux
conséquences économiques désastreuses. Le Monde diplomatique aurait pu s’indigner du soutien jusqu’auboutiste
de l’Etat français au dictateur Didier Ratsiraka. Mais il est vrai que son rival
Marc Ravalomanana, qui est maintenant Président, est réputé proche des américains.
Le Monde Diplomatique a préféré attirer
l’attention sur « Les racines culturelles de la crise Malgache » (mars
2002).
Dans le numéro
d‘avril, un article(« Mayotte assiégée par les gueux ») nous explique
que le rattachement de Mayotte aux Comores n’est pas souhaitable, au mépris des
revendications comoriennes et des nombreuses résolutions de l’Assemblée générale
des nations unies. La France n’a pas l’intention d’abandonner ce point d’appui
dans l’océan indien, d’autant plus que Mayotte est sur la route du cap par laquelle
est acheminé le pétrole du moyen orient.
Au mois de
juin 2002, un article intitulé « L’Union européenne sous le feu de la
critique » reproche à l’accord de Cotonou (passé entre l’union européenne
et les pays d’Afrique, des Caraibes et du Pacifique) de prévoir la suspension
de l’aide en cas de violation des principes démocratiques. L’auteur n’hésite pas
à écrire : « Il faudra laisser aux pays ACP en général et aux pays
africains en particulier la possibilité de se prononcer sur chaque litige. En
effet, un camp (l’union européenne) ne peut pas prendre la décision ou la sanction
qui concerne l’autre camp sans l’avis ou le vote de celui-ci. » Etant donné
que les tyrans africains ne vont pas se sanctionner eux-mêmes, cette position
revient à défendre, non pas les africains comme l’article voudrait le faire croire,
mais les dictatures françafricaines. Pour un journal soi-disant à la pointe du
progressisme, il fallait oser.
Au mois d’août,
un autre article prétend défendre les africains. En réalité il sert parfaitement
les intérêts des grands groupes forestiers français (Bolloré, Interwood, Rougier…).
Au prix d’une belle supercherie. L’auteur de l’article intitulé « Comment
préserver la forêt » reproche aux écologistes de ne pas tenir compte des
intérêts économiques africains. Il cherche à dissiper les inquiétudes : « Les
bailleurs de fonds - la France, la banque mondiale - ont financé des plans de
gestion et d’exploitation rationnelle ». L’auteur nous explique qu’il n’y
a pas lieu de militer contre la déforestation. Il souligne que « certains
engagements écologistes sont le produit d’un sentimentalisme issu de nos cultures
occidentales. » Voici maintenant quelques informations que l’article se garde
bien de donner. L’exploitation du bois, au-delà de ses conséquences strictement
écologiques, est souvent profondément néfaste pour les paysanneries africaines.
Le 22 mars 2002, 7 agriculteurs camerounais ont porté plainte contre le groupe
français Rougier et sa filiale camerounaise SFID devant les tribunaux français
pour exploitation illégale de bois, destruction de biens appartenant à autrui,
escroquerie, recel, corruption de fonctionnaire. Le dossier réalisé par Les
amis de la terre et l’association SHERPA
précise que « En mai 1999, la Société Forestière
de Doumé (SFID) […] procède à une coupe illégale de diverses essences de bois
à l’insu des propriétaires ( qui ont regagné leur village), et, pour accéder aux
zones forestières , construit des pistes traversant certains champs. Cette opération
illégale provoque la destruction de certaines cultures (arbres fruitiers) et certains
planteurs ont dû renoncer depuis ce jour à une activité qui représentait leur
seule source de revenu. » La France est le premier importateur mondial de
bois africain. Aujourd’hui, le pillage des forêts du bassin du Congo continue.
Le Monde Diplomatique aurait pu faire savoir à ses lecteurs que près
de 50% du bois exotique importé en France est abattu dans des conditions illégales.
Il aurait pu signaler que, au sein du conseil de sécurité, la France(avec la Chine)
s’est opposé à l’instauration d’un embargo sur le bois du Libéria alors que les
revenus de l’exploitation forestière sont utilisés pour le trafic d’armes, au
Libéria et en Sierra Leone [16] . Mais Le
Monde Diplomatique préfère sans doute servir l’Etat français.
Dans le numéro
de septembre, Le Monde Diplomatique utilise le concept de « néo-colonialisme »
mais il s’agit de stigmatiser un concurrent (« L’évangile néo-colonial
de M. Blair »). Par ailleurs, chacun pourra vérifier l’absence de critiques
vis-à-vis de la France dans l’article d’Aminata Traoré (« L’oppression du
développement »). Elle s’en prend par contre aux « tenants du tout marché,
en particulier la très puissante administration américaine ». Pour les capitalistes
français, dont les positions en Afrique ont longtemps été relativement peu disputé, la concurrence se fait rude sur les marchés
africains.
Un journal très bien subventionné.
Il existe
un fond d’aide « à l’expansion de la presse française à l’étranger ».
Avec les 750 000 exemplaires de ses éditions allemande, arabe, espagnole, grecque, italienne,
mexicaine, suisse, autrichienne, argentine, chilienne, portugaise et anglaise,
Le Monde Diplomatique doit en être un
des principaux bénéficiaires. Ce journal soi-disant contestataire est donc un
des journaux français les mieux subventionné, voire le journal français le plus
subventionné au numéro. Dès lors, il est inutile de s’étonner que le forum mondial
de Porto Alegre, largement organisé par Le Monde Diplomatique(avec « l’association
brésilienne des patrons pour la citoyenneté ») ait été subventionné par le
ministère des affaires étrangères [17] . On peut
par contre se demander si ce forum n’était pas une sorte de cheval de Troie de
la diplomatie française au cœur de la « chasse gardée » américaine.
Quoiqu’il
en soit, il faut souligner que la diffusion de l’information à l’échelle internationale
est un enjeu considérable. Les Etats ont toujours cherché à influencer les opinions
publiques des pays étrangers [18] .
Les médias sont des acteurs des relations internationales. En influant sur les
opinions publiques, ils permettent de modifier des rapports de force, d’accompagner
des politiques voire tout simplement de les rendre possible. Par exemple, Le Monde est un journal très lu en Afrique
francophone. Des analyses trop critiques vis-à-vis de la politique française poseraient
bien des problèmes à la France et à ses alliés. Les Etats-Unies contrôlent CNN,
la France quant à elle dispose de RFI et du Monde Diplomatique. Son indépendance affichée
permet à l’Etat français de ne pas assumer tous les articles et garantit la crédibilité
et donc le lectorat du journal.
Le Monde Diplomatique contient
de très bons articles, véritablement critiques, sur des sujets divers. Sa qualité
fait la qualité de sa propagande. Elle est la condition de son influence idéologique
de la gauche à l’extrême gauche politique, syndicale et associative. L’expression
« Appareil idéologique d’Etat » de Louis Althusser, qui désignait notamment
les médias, semble particulièrement appropriée. De même, il faut lire ces phrases
de Pierre Albert, un spécialiste des médias qui n’est pas connu pour son gauchisme : «De tout temps et en tout lieu la propagande a été l’auxiliaire
du pouvoir : propagande interne pour convaincre les gouvernés de la légitimité
de l’Etat ainsi que de la sagesse de l’action gouvernementale ; propagande
externe pour magnifier à l’étranger, l’image du pays et soutenir ses opérations
diplomatiques et militaires [19] . » Instrument de la diplomatie française à l’extérieur,
instrument de contrôle idéologique à l’intérieur, ce journal très patriote doit
avoir pour devise : « L’impérialisme c’est les autres ». Quant
aux militants internationalistes, qui ne s’identifient à aucun Etat et qui ne
possèdent aucun gisement minier en Afrique, il leur faut éviter de suivre cet
anti-impérialisme sélectif et unilatéral, et par là même de se fourvoyer dans
l’accompagnement d’une stratégie qui leur est étrangère. Tous les impérialismes
méritent d’être dévoilés et combattus, celui de la première puissance mondiale
comme celui de l’Etat qui prétend nous représenter.
Guillaume
Menchi
[1] C’est le raisonnement de Noam Chomsky. Américain, il combat la politique des Etats-Unis. Le Monde Diplomatique publie ses articles mais se garde bien d’appliquer ses analyses à la politique extérieure de la France.
[2] Titre d’une revue destinée aux investisseurs français , appelée « marchés coloniaux du monde » jusqu’en 1956, date de l’indépendance de la Tunisie et du Maroc.
[3] Voir La lettre du continent n°381, n°395, n°399.
[4] France-Inter, La rumeur du Monde, 28.07.2002.
[5] Il s’agit des motivations de la direction du journal, qui fixe la ligne éditoriale. Il va de soi que les motivations de la plupart des personnes qui écrivent dans Le Monde Diplomatique sont bien différentes. Par ailleurs, précisons que nous ne mettons pas en doute le caractère néfaste des plans d’ajustement structurel.
[6] le Monde, 13.08.2002.
[7] L’OMC et le FMI constituent, avec la banque mondiale, « l’axe du mal » selon Ignacio Ramonet qui reprend la rhétorique de G. Bush.
[8] Le Monde Diplomatique, « Inexorable effritement du modèle franco-africain » , janvier 1994.
[9] Lire Tibor Mende, De l’aide à la recolonisation et François-Xavier Vershave, La Françafrique.
[10] Ces armes, fournies au mépris de l’embargo décrété par l’ONU, protégèrent le régime de l’apartheid contre ses ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Lire Claude Wauthier, Quatre présidents et l’Afrique.
[11] Lire Jacques Thibau, Le Monde, 1944-1996. Histoire d’un journal, un journal dans l’histoire.
[12] Ibid, p. 21.
[13] Lire Jean-Paul Gouteux, Le monde un contre pouvoir ? Désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, l’Esprit frappeur.
[14] Livre passionnant publié par François Maspéro en 1972. Interdit en France jusqu’en 1976.
[15] Martine-Renée Galloy, Marc-Eric Gruenais, Au Congo, le pouvoir par les armes.
[16] Le point, Les dealers du bois, 15 mars 2002.
[17] 80 000 euros selon Le Monde du 02.02.02. Il est évident que cette somme n’a pas été attribué par philanthropie.
[18] Lire Les médias acteurs de la vie internationale, sous la direction d’André-Jean Tudesq, Apogée, 1997.
[19] Les médias acteurs...op.cit. p.179.