Working for Justice
2 April 2004
Tandis que le dixième
anniversaire du génocide rwandais de 1994 approche, nous vivons une période qui
se prête au chagrin et à la réflexion. Je vous écris aujourd’hui, Votre
Sainteté, au nom de l’organisation de défense des droits de l’homme African Rights, pour exprimer notre joie
concernant le récent appel à la paix dans la région des Grands Lacs et votre prière
pour qu’une “tragédie [comme celle du génocide] ne se reproduise plus”[1].
Nous soutenons ce sentiment, et pensons qu’il serait approprié que l’Eglise
catholique marque également cette occasion en se penchant sur ses échecs passés
au Rwanda pour identifier toutes les réformes qui s’avéreraient nécessaires.
Nous sommes bien entendu
conscients de votre engagement personnel en faveur de la promotion de la paix
dans le monde, et nous nous adressons à vous avec respect et en reconnaissant
les résultats positifs obtenus, de par le monde, par des dirigeants de l’Eglise
catholique dans des sociétés appauvries et en proie à des conflits. Cependant,
les recherches récentes effectuées par African
Rights sur les conséquences du génocide[2]
révèlent que, pour les survivants rwandais catholiques, tant membres du clergé
que laïques, leur Eglise est devenue une source d’angoisse et non de réconfort
spirituel et pratique.
Il est extrêmement difficile
pour les personnes venues de l’extérieur de comprendre les origines des
problèmes qui règnent au sein de l’Eglise et de proposer des solutions.
Cependant, faute d’une quelconque initiative publique de la part de l’Eglise en
vue d’aborder les divisions internes, les tensions se multiplient. Notre but
est d’encourager l’Eglise à reconnaître la crise qui règne en son sein et
d’admettre qu’elle est étroitement liée aux défauts institutionnels avant,
pendant et après le génocide de 1994. L’Eglise catholique, si importante pour
la vie de millions de personnes au Rwanda, comme ailleurs, sera incapable de
contribuer à la création d’une société juste, tolérante et paisible au Rwanda à
moins de garantir au préalable ces valeurs au sein de sa propre congrégation.
Au cours des dix dernières
années, African Rights s’est
entretenue avec des milliers de survivants, de témoins et d’auteurs du
génocide. Nous avons publié des rapports documentant les crimes commis par des
individus et avons également célébré le courage rare de personnes qui ont
risqué leur propre vie pour sauver celle d’autres. Comme vous en êtes sans
doute conscient, nous avons amassé des témoignages de témoins et de survivants
impliquant des prêtres, des sœurs et des frères dans le massacre[3].
Nous avons également nommé un certain nombre d’autres membres du clergé que
nous considérons comme des héros du génocide et lancé un appel à l’Eglise pour
qu’elle reconnaisse formellement leurs extraordinaires sacrifices et réussites,
nous faisant l’écho des appels des survivants qui demandent qu’ils soient
canonisés pour leur courage[4].
Vous vous souvenez peut-être également que nous vous avons adressé un appel
personnel dans une lettre ouverte datée du 13 mai 1998 afin que vous guidiez
l’Eglise dans un “processus de réflexion, de confession et d’examen de
conscience” à la lumière des accusations d’actes de génocide portées contre
certains membres du clergé catholique et des preuves de l’implication de
l’Eglise dans la politique ethnique à divers moments de l’Histoire.
Il est regrettable qu’aucun
membre haut placé de l’Eglise n’ait répondu à nos appels précédents. Nous
n’avons reçu aucune réponse aux préoccupations soulevées en rapport avec les
affaires des Sœurs Julienne Kizito et Gertrude Mukangango[5],
reconnues coupables d’actes de génocide en Belgique en juin 2001. Par ailleurs,
nos demandes d’information et d’action concernant les allégations à l’encontre
des abbés Athanase Seromba et Hormisdas Nsengimana[6]
n’ont suscité que le silence, même lorsque ces prêtres ont été arrêtés, sur
présomption d’actes de génocide, par le Tribunal international pénal pour le
Rwanda (TIPR). Nous nous réjouissons
du fait que ces affaires se trouvent à présent dans le domaine de la justice,
mais regrettons le scepticisme qui subsiste encore sur le sérieux des
accusations[7]. Ceci est
aggravé par l’affirmation selon laquelle l’Eglise serait la cible d’une
“campagne de diffamation”, affirmation qui n’a pas été appuyée de preuves et
qui n’a, quoi qu’il en soit, aucun rapport avec les accusations portées par les
survivants et les témoins à l’encontre de certains membres du clergé catholique[8].
Depuis notre lettre précédente,
de nombreux gouvernements et institutions ont lancé des enquêtes publiques sur
leur réaction lors du génocide et ont, pour la plupart, admis leurs erreurs et
présenté leurs excuses.[9]
Nous ne parvenons pas à comprendre pourquoi l’Eglise catholique n’a pas encore
entrepris un examen de conscience et tenté d’identifier les membres du clergé
qui ont manqué à leurs devoirs en tant que chrétiens.
Cette question va plus loin que
les crimes commis par certains membres du clergé, et concerne une opinion plus
large au sein de l’Eglise, qui semble avoir subsisté dans certains milieux,
malgré les événements. C’est pourquoi nous vous demandons, Votre Sainteté,
d’examiner les accusations persistantes selon lesquelles les divisions
ethniques s’étaient institutionnalisées au sein de l’Eglise, contribuant à la
tragédie survenue en 1994, en vous attachant tout particulièrement à la manière
d’aborder cet héritage qui continue d’étouffer tout débat et action constructifs.
Dans ce contexte, le silence équivaut à la négligence. Il permet aux divisions
internes de couver dangereusement et exacerbe la souffrance des survivants du
génocide, lesquels sont déchirés entre leur dévotion religieuse et leur
désenchantement concernant l’Eglise catholique.
Certes, au sein du Rwanda comme à l’étranger, il y a des personnes et
des groupes au sein de l’Eglise qui ont mûrement réfléchi au génocide et à ses
implications, et qui ont tenté d’en aborder les conséquences. Cependant, les
efforts de ce type sont limités par rapport à l’échelle de la catastrophe de
1994, et leur importance a été minée par le refus des dirigeants de l’Eglise de
les soutenir. Le résultat en est une érosion continue de la foi que les
survivants du génocide ont dans l’institution. De même, la division entre les
dirigeants de l’Eglise et les membres du clergé directement affectés par le
génocide ne cesse de s’accroître. Nous attirons votre attention sur certaines
de nos conclusions, Votre Sainteté, en espérant que des mesures pratiques
immédiates seront prises afin de rassurer et de renforcer la confiance tant au
sein même de l’Eglise qu’entre l’Eglise et la communauté des survivants.
Nos entretiens avec les survivants ont souvent
révélé la détresse qu’ils ressentent lorsqu’ils assistent à des services
religieux. L’une des raisons qu’ils invoquent est la crainte que les “tueurs”
ne se trouvent au sein de l’assemblée ou parmi les membres du clergé.
Catholique dévote, Vestine Mukarubayiza est originaire de Musha, à Gikoro,
Kigali Ngali. Elle aimerait pouvoir encore assister à la messe. Or, elle a
perdu de nombreux parents proches dans la paroisse catholique de Musha, et le
massacre perpétré à cet endroit lui a fait douter que la présence de Dieu soit
plus forte dans une église. Elle prie désormais chez elle, en partie parce
qu’elle craint que certains des prêtres n’aient été complices d’actes de
génocide.
Pendant le génocide,
j’ai bien vu qu’aucun des tueurs ne pensait à l’existence de Dieu. Je n’ai plus
confiance dans les prédicateurs. Je ne peux pas être certaine qu’ils n’ont pas
tué ou participé directement aux tueries.
Vestine souligne comment, en ne répondant pas aux accusations portées
contre certains individus, l’Eglise a suscité des soupçons généraux. Les
allégations sérieuses doivent faire l’objet d’enquêtes et de poursuites
judiciaires, et elles doivent être résolues rapidement et ouvertement avec le
soutien des dirigeants de l’Eglise. De plus, il est très possible qu’il y ait
encore des personnes employées par l’Eglise qui aient violé la doctrine de
cette dernière, même sans avoir commis un crime aux termes de la loi. Le clergé
doit offrir une direction morale robuste, faute de quoi son rôle perd tout son
sens.
Landrada Mukabagorora se dit “handicapée par le
génocide sur les plans physique et affectif”. Landrada, ancienne enseignante,
vit à Kigoma, Gitarama. Son grand-père, son père et son frère aîné ont été tués
en 1962 ; quatre de ses frères et leurs familles respectives ont été massacrés
en avril 1994.
Ma vie de chrétien a beaucoup changé depuis la fin du génocide. L’amour
dans mon cœur s’est éteint. Je ne suis plus la même personne. Les prêtres et
les religieuses ont perdu leur valeur à mes yeux.
Je continue à prier ; la prière m’aide beaucoup. Mais je ne prie jamais à
l’église. Je compte plutôt sur ma bible et mon cœur que sur un lieu de culte.
Je ne supporte pas de voir des tueurs recevoir la communion à l’église.
Alexandre Nkuranga est resté
catholique par preuve d’amour et de respect pour ses parents, morts à Mbogo,
mais il ne peut supporter d’aller à l’église.
Mes parents étaient
catholiques. Je reste catholique en leur honneur. Je prie chez moi et je crois
que cela suffit. Je ne peux pas être tranquille dans une église. Je ne peux pas
non plus prier à côté de gens qui criaient quand ils voyaient un Tutsi, même
s’il était très jeune, afin qu’il soit tué. Ils vont à la messe ; ils
communient même. Les rites religieux n’ont plus de valeur.
Un ancien moine se décrit comme “une âme tourmentée” dont la “vie tout
entière a été brisée par le génocide”. Il a perdu toute sa famille et beaucoup
de ses amis lors des tueries et, bien qu’il continue d’avoir une certaine foi
en Dieu, et prie chez lui, il critique beaucoup l’Eglise.
L’Eglise n’est pas
construite sur la foi en Christ. Elle n’a jamais condamné le génocide ; elle
s’est tue depuis la préparation du génocide jusqu’à aujourd’hui. Elle n’a ni
puni ni condamné ceux de ses fidèles et dirigeants qui ont trempé dans le
génocide. Elle n’a fait que nettoyer les murs en briques et non les cœurs des
vrais temples de Dieu. Les tueurs sont retournés dans des maisons de Dieu pour
y prier et recevoir des saints sacrements sans aucun appel de la part des
leaders de l’Eglise.
L’importance de la participation à la messe et du rituel de l’église est
encore essentielle pour de nombreux survivants. Pour beaucoup il n’est pas
suffisant de prier seul. Perturbés par les nombreuses manières dont leur
ancienne Eglise a été associée négativement au génocide, certains survivants
vont maintenant à une église différente ou bien ont changé de religion.
Jean-Pierre Karake pleure la mort de plus de 80 membres de sa famille, dont son
fils de deux ans, sa mère, quatre de ses frères et une sœur. Il ne peut se
raccrocher qu’à sa foi.
Après le génocide,
j’avais besoin de Dieu. Mais je prie à l’église méthodiste. C’est là que je me
sens libre devant mon Dieu. J’ai été baptisé à l’Eglise catholique mais là,
c’est comme s’il y avait une barrière entre moi et mon Dieu.
Je suis mécontent
lorsque je suis à côté des gens que je soupçonne d’avoir participé aux
massacres des Tutsis. Cela m’empêche de prier paisiblement.
Il est bien évident que la
présence de suspects du génocide au sein des assemblées est un problème qu’il
appartient aux organismes judiciaires de régler, et non à l’Eglise. Cependant,
il incombe à cette dernière d’offrir un lieu de culte dans lequel tous les
catholiques se sentent les bienvenus et en paix. La situation actuelle, dans
laquelle les survivants ne se sentent pas à même d’aller prier à l’église,
indique une omission flagrante. Les dirigeants de l’Eglise, qui n’avaient
jamais fait de la condamnation de la violence organisée une question de foi,
ont ignoré la nécessité fondamentale de se confronter aux dilemmes spirituels
soulevés par le génocide directement et de condamner sans équivoque les
massacres. Les survivants sentent le manque de toute tentative cohérente et
nationale de dialogue avec les communautés sur les questions de justice et de
repentir, afin de réparer les fractures sociales, d’encourager les confessions
et d’atténuer la peine qui domine leur vie au quotidien. Les membres du clergé
eux-mêmes ont dû tenter de définir une réponse seuls, avec des résultats plus
ou moins bons. La seule réponse unifiée qui ait émergé, sous la forme d’une
initiative visant la réconciliation, a été formulée d’une manière insensible.
Les membres du clergé ayant
survécu au génocide sont affligés par l’attente émanant d’autres membres de
l’Eglise selon laquelle la responsabilité de la réconciliation incombe en
premier lieu aux survivants. Cette attente est exprimée, expliquent-ils, dans
les appels réguliers au pardon qui imposent une exigence aux personnes qui ont
souffert le plus et à qui il ne reste plus rien à donner.
Ce prêtre croit fermement au
principe de la réconciliation, mais pense que le fait de prêcher le pardon est
une réaction “superficielle” qui n’aboutira à rien.
On demande actuellement
aux survivants du génocide de pardonner, alors que personne ne leur a demandé
pardon. On impose un lourd fardeau aux survivants, alors qu’ils sont déjà
handicapés par les problèmes causés par le génocide. Ces actes artificiels de
pardon ne donneront pas le fruit mûr de la réconciliation. Ils donneront des
fruits verts qui pourraient être la cause amère de nouvelles confrontations.
Les survivants du
génocide ont besoin d’un soutien moral et matériel. Il faut les aider avant de
pouvoir commencer à leur parler de réconciliation. La réconciliation n’est pas
pour demain, ni pour après-demain.
Une religieuse de Butare est résolue à croire en une Eglise de Dieu et
de continuer, bien qu’elle ait été témoin de la complicité non dissimulée de
certains de ses collègues avec les génocidaires en 1994. Mais elle est furieuse
des exigences imposées aux survivants, y compris elle-même.
Lorsque certains
prêtres disent dans leurs sermons que nous, les rescapés, devons pardonner aux
interahamwe, je reste choquée par ce langage vide. Je me pose alors la
question : qu’avons-nous fait, qu’ai-je fait contre ces
interahamwe ? Ils ont tué nos parents, et nous continuons à vivre
avec eux. Je les salue même. Y a-t-il meilleure miséricorde, réhabilitation que
celle-ci ? Qu’ils s’amendent plutôt en demandant personnellement pardon et
en réparant ce qu’ils peuvent encore réparer.
Une collègue dit qu’elle se raccroche à sa foi en Dieu et qu’elle “aime
et respecte encore l’Eglise”, mais pas sous la forme qu’elle prend désormais au
Rwanda. Elle dit comprendre pourquoi certains des survivants ont quitté
l’Eglise catholique, puisque même elle n’a plus la force d’entrer dans sa
propre église paroissiale. Sa confiance dans le clergé a été brisée et ce
qu’elle a vécu l’amène à conclure que les autres sœurs ne comprennent ni ne
compatissent avec ceux qui ont survécu.
Je ne suis pas d’accord
avec la façon dont on nous force à pardonner à nos meurtriers. Ce n’est pas ce
genre de miséricorde que Dieu nous demande de manifester à nos persécuteurs.
J’ai besoin de savoir à qui je pardonne, et pourquoi. Les animaux oublient, les
humains pardonnent. Même Dieu ne pardonne pas les personnes aussi simplement.
Il y a des manières de mériter Son pardon, comme les sacrements. Nous ne
pardonnons pas non plus à des personnes qui ne demandent pas le pardon, parce
que ce serait faire semblant. Le pardon véritable est conditionnel. Nous avons
besoin de plus de vérité et de justice.
“Le chagrin me tue”, s’est lamenté un prêtre, qui dit qu’il a “du mal à
admettre que je suis seul au monde alors que j’avais dix frères et sœurs et
leurs familles respectives”. Il ne peut pas non plus comprendre les positions
adoptées par son Eglise.
Le génocide a mis
la foi chrétienne à dure épreuve. L’on s’est demandé où était Dieu pendant le
génocide et si le Dieu auquel nous avons donné notre foi est le même que celui
de nos assassins. Sans devoir les exposer, pourquoi est-ce qu’ici même au pays,
les prêtres soupçonnés de génocide n’ont-ils même pas été interpellés, entendus
par la hiérarchie catholique ?
Tous, bourreaux et
victimes célèbrent la messe. Et pourtant nous nous connaissons tous très bien,
on sait qui a fait quoi pendant le génocide. Mais les évêques, pour des
intérêts de pouvoir, préfèrent se taire
L’Eglise devrait
demander pardon pour ce qu’elle a fait. Sinon, on passera à côté de la
vérité de l’Evangile. Qu’est-ce qui garantit qu’un homme qui ne s’est
pas repenti ne recommencera pas le lendemain ce qu’il a fait hier ?
L’image de l’Eglise
a été ternie, souillée par le génocide. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle de nouvelles sectes et confessions religieuses pullulent comme des
champignons.
Un prêtre qui réside à Cyangugu soutient qu’étant donné que la justice
est loin d’avoir été faite au Rwanda, on a tort de prêcher le pardon dans ces
circonstances.
Partout les prêtres
prêchent en faveur d’un pardon insincère, insensé, unilatéral et par conséquent
impossible. Je pense que c’est une forme de torture pour les pauvres survivants
du génocide.
Une ancienne novice se dit alarmée par ce qu’elle perçoit comme une campagne
intense et persistante menée par les prêtres pour convaincre les survivants de
pardonner les auteurs du génocide.
Ce que font les
prêtres aujourd’hui pour les survivants, je le qualifie de “terrorisme moral”.
Ils terrorisent les rescapés en les convainquant qu’ils doivent pardonner à
ceux qui n’ont pas demandé ce pardon pour préparer leur vie dans l’au-delà et
ils leur demandent de faire le premier pas. Comme les autres chrétiens, les
survivants préparent leur vie après celle sur cette terre. Les prêtres
profitent alors de la conviction et du respect qu’ils ont envers Dieu pour leur
demander l’irraisonnable. Pourquoi ne pas demander plutôt aux tueurs de
demander ce pardon ?
“Pour faire face aux
conséquences du génocide”, commente ce prêtre à Cyangugu, “il faut commencer
par les causes”. Il a souligné l’urgence et la nécessité d’aborder les origines
de l’échec de l’Eglise catholique avant qu’elle ne puisse revendiquer
l’autorité morale de guider la nation.
Aucune des relations qui
avaient précédemment uni les personnes n’a tenu – nationalité, religion,
rapports entre voisins, convictions politiques communes, mariage, esprit de
coopération. Rien n’a survécu.
Personnellement, je ne
vois pas le génocide comme le début de la tragédie rwandaise. Je le vois comme
le résultat final de l’intensification ininterrompue de la haine au fil de
nombreuses années. Si nous voulons trouver une solution aux conséquences du
génocide, ce n’est ni le pardon ni la réconciliation qui seront notre point de
départ. Le premier pas est la conversion, changer l’être intérieur qui se
manifeste dans notre comportement extérieur. Ce sera là le vrai point de
rencontre, après que nous ayons procédé aux changements que nous devons faire
pour nous débarrasser du mal. Ce n’est qu’alors que nous pourrons nous
embrasser dans un esprit de réconciliation véritable.
Les membres survivants du
clergé pleurent leurs êtres chers et sont en proie à des dilemmes spirituels
profonds provoqués par le traumatisme du génocide. Pour eux, les pertes
spirituelles, familiales, sociales et matérielles du génocide sont entrelacées
de façons uniques et douloureuses. Leur aptitude à se rétablir dépend
lourdement du soutien de l’Eglise catholique comme institution. Il est par
conséquent extrêmement regrettable qu’ils n’aient pas pu compter sur le soutien
inconditionnel de leurs supérieurs.
Trop souvent, l’Eglise qui
apporte aide et soutien à tant de personnes de par le monde a omis de traiter
les survivants du génocide avec la compassion et l’intérêt dus. Les membres du
clergé se sont souvent sentis personnellement abandonnés alors qu’ils avaient
besoin de nourriture morale ou d’une assistance tangible. Des prêtres,
religieuses, novices et moines ayant survécu décrivent des défauts sérieux
passés et actuels au sein de l’Eglise qui sont en passe de miner sa mission.
Des personnes qui avaient consacré leur vie à Dieu ont connu une douloureuse
désillusion. Leur désespoir est palpable et à vif. Ils parlent d’incidents
durant lesquels leurs opinions ont été marginalisées ou leurs préoccupations
ignorées. Ils parlent également de la honte qu’ils ressentent à cause de leur
inaptitude à aider leur famille ou la communauté des survivants en général, et
soutiennent que l’Eglise peut et doit en faire beaucoup plus sur les plans de
l’assistance matérielle et du secours affectif.
Une religieuse de Cyangugu a
perdu son père et cinq frères et sœurs, et veut à présent désespérément aider
les quelques parents qu’il lui reste : un frère, sa mère, handicapée à cause du
génocide, et sa sœur aînée et les orphelins qu’ils ont pris chez eux. Elle
n’est pas en mesure de les aider avec le maigre salaire qu’elle perçoit, et
elle est si tourmentée qu’elle a même du mal à manger. Elle pense que la
réponse qu’elle a reçue de ses supérieures a été peu compatissante et
insuffisante.
Je regrette de ne pas
être morte en 1994. Lorsque je vois la table du couvent couverte de nourriture,
je n’ai pas d’appétit, parce que les quelques personnes que j’aime et qui ont
survécu passent des jours et des nuits sans manger. Je me fais des reproches
parce que j’ai l’impression de les avoir trahis.
Les supérieures ne me
comprennent pas. Elles disent qu’elles ne peuvent pas faire d’exception pour moi.
Je reçois ce que reçoivent les autres, alors que j’ai des problèmes
spécifiques. C’est la même chose pour toutes les sœurs rescapées.
Le fardeau de l’assistance
apportée aux survivants est souvent retombé exclusivement sur les épaules de
prêtres ayant survécu, comme l’a fait remarquer ce prêtre de Gikongoro.
Les autorités de l’Eglise ne manifestent
délibérément aucun intérêt concernant le bien-être des survivants. Ceux-ci ont
besoin d’une assistance psychologique et matérielle. Il ne leur reste que quelques
parents et ils vivent dans la pauvreté. Ils se tournent vers les prêtres
rescapés comme les seules personnes qui leur semblent pouvoir les aider. Ils
ont besoin d’eux. Les prêtres sentent eux aussi qu’ils ont la responsabilité de
les aider à retrouver la volonté de vivre. Mais que peuvent faire les pauvres
prêtres sans l’aide de l’Eglise ? Pas grand-chose dans la plupart des cas.
Les sentiments de rejet et
d’isolement sont évidents dans les explications données par des membres du
clergé qui ont décidé de renoncer à leur vocation.
Cette novice a quitté sa congrégation parce qu’elle pense que ses
supérieures ont frustré et découragé celles qui voulaient passer du temps avec
les membres rescapés de leurs familles respectives. Leur réponse à leur demande
d’assister à l’inhumation des dépouilles des victimes a été tout
particulièrement pénible. Elle illustre, de manière plus générale, le manque de
respect et d’intérêt manifestés par de si nombreux membres de l’Eglise aux
victimes et aux survivants du génocide.
Quand nous
demandions la permission d’aller participer aux cérémonies d’inhumation des
ossements de nos parents massacrés pendant le génocide, elles nous disaient que
nous courions derrière des os au lieu de penser aux personnes qui périssaient
dans des prisons. Elles ont commencé à nous prendre pour des ennemies et à
penser que c’étaient nous qui avions tort. Cela brisait davantage nos cœurs qui
avaient encore des plaies à vif.
Lorsqu’elle ne parvint plus à tolérer ce traitement, elle partit, ainsi que
trois autres novices rescapées.
Avec tout ce mal,
j’en ai eu assez. Nous risquions d’être traumatisées doublement par le génocide
et par nos consœurs de la communauté. Tout au long du génocide et même après,
l’Eglise s’est toujours montrée méfiante concernant la souffrance des victimes.
Sa foi dans le clergé a beau
avoir été brisée, sa foi en Dieu ne l’a pas été.
Je vais à la messe,
mais je ne me fie pas beaucoup à ce que disent les prêtres. Je suis plutôt ce
que dit ma bible. Même si j’ai eu la chance de ne pas perdre ma foi en Dieu, je
comprends ceux qui n’ont pas pu garder la leur. Nous sommes humains, après
tout, et nous avons vécu l’innommable.
Cette ancienne religieuse
Benebikira ressent une grande amertume et ne la cache pas. Elle fait remonter
les tensions ethniques parmi les sœurs au début des années 70. Elle n’assiste
plus aux grandes messes à cause des émotions qu’elles provoquent en elle.
Au lieu d’écouter
la messe et de méditer, je commence à me repasser le film des massacres des
Tutsis. Quand les gens qui ont pris part aux tueries s’introduisent nombreux
pour aller communier, je commence à me demander s’ils connaissent réellement la
valeur de l’eucharistie. Ce sacrement ne peut tout de même pas avoir sa valeur
devant ces meurtriers.
Elle avoue qu’elle a développé des préjugés, telle est la force de sa
rage. Elle perçoit l’Eglise comme “indifférente” aux survivants.
Les leaders de
l’Eglise ont continué à vivre comme si de rien n’était ; le problème reste
sur la tête des consacrés tutsis qui ont été, eux aussi, victimes du génocide.
Ils n’ont jamais songé à une réforme de l’Eglise après le génocide ; les
génocidaires, les brebis et les prêtres viennent toujours dans l’église sans
afficher aucun sentiment de trahison de leur conscience et sans réaction de la
part des leaders de l’église. Ce ne sont que des Tutsis qui en souffrent et
leur réactions n’aboutissent à rien.
L’Eglise catholique
en tant qu’institution ne fait rien pour les veuves et les orphelins du
génocide. Il n’y a même pas eu un mouvement de prière pour les aider à sortir
de l’apathie dans laquelle ils sont plongés et leur faire comprendre que la vie
continue malgré tout. Or l’Eglise pouvait bien faire cela car elle touche
beaucoup de personnes dans des positions différentes.
Les désaccords au sein de l’Eglise sur les questions de justice et de
pardon sont à présent si profonds que cette religieuse, qui est restée dans
l’Eglise, pense qu’ils constituent une division radicale.
L’Eglise en tant
que telle n’existe pas au Rwanda. On trouve en revanche des individualités au
sein de l’Eglise du Rwanda. Ce qu’il y a, c’est une église du culte et c’est de
la sorte que nous avons toujours vécu. L’Eglise s’est tue après le génocide. On
se borne à fêter le jubilé mais on oublie qu’il n’y a pas de jubilé au sens
biblique sans autocritique. Le jubilé ce n’est pas d’abord festoyer, mais une
année de conversion et de réconciliation, c’est une année de pénitence. Il faut
que l’Eglise dise aux prisonniers que les Tutsis n’ont pas été victimes d’un
suicide collectif en 1994.
Bien qu’elle continue à participer, elle le fait avec de nombreuses
réserves et elle n’est guère soutenue dans ses efforts en vue d’aider les
survivants.
On continue à
donner les sacrements comme par le passé. On tourne la page et on continue. Le
poids de l’institution se fait chaque jour de plus en plus lourd. Nous ne nous
exprimons plus convenablement dans les réunions car les rescapés sont devenus
un groupe gênant.
Bien sûr que ce que
nous souhaitons ce ne sont pas des manifestations ostentatoires ; c’est plutôt
rendre aux rescapés leur dignité, les aider à s’exprimer. Les quelques
consacrés qui voudraient faire quelque chose de bien pour les rescapés sont
vite récupérés par l’institution. Le milieu religieux en fait n’est pas porteur
de vie et de dynamisme. Il faut pourtant s’organiser.
J’en rencontre
beaucoup de rescapés qui viennent me dire : “Même si je ne le vois pas,
Dieu doit exister. Et il me connaît. Mais ma sœur, ce n’est pas le Dieu que les
prêtres et les consacrés nous ont appris.” Je pense qu’on devrait se mettre
davantage à l’écoute de ces rescapés qui désespèrent, qui portent un fardeau
trop lourd, qui errent dans la nuit de la foi. Or, ça ne se fait pas. Il n’y a
pas d’effort, de la part de notre Eglise, pour aller à la rencontre de ces
rescapés qui n’en peuvent vraiment plus.
Aujourd’hui
quinquagénaire, je me pose beaucoup
de questions sur le sens de la vie. J’ai été condamnée à mort mais je ne suis
pas morte. Pourquoi ai-je pu rester en vie ? Comment dois-je vivre après le
génocide ? Quelles leçons en tirer ? Je n’ai pas connu ce que les autres
ont connu. Mais c’est en vue de quoi ? Pourquoi ai-je échappé au sort
commun auquel j’étais vouée comme tous les autres ? Pour quoi faire ?
Ceci me fait penser que j’ai une dette envers les rescapés, que je leur dois le
reste de ma vie. Seulement, ça ne suffit pas. J’ai des limites imposées par la
communauté. Ce côté-là m’impose des limites, m’appauvrit dans mon élan, dans
mon engagement envers les rescapés. J’ai aussi des limites personnelles.
Les résultats de nos recherches
suggèrent que, malgré le passage du temps, la relation entre les survivants et
leur Eglise continue d’être marquée par l’amertume, l’incompréhension, des
sentiments de trahison et de rejet. Jusqu’à ce que l’Eglise catholique, qui est
l’Eglise dominante du Rwanda, n’agisse avec fermeté, elle continuera de faire
l’objet de conflits et de ressentiments internes. On observe les signes de ce
que, dans cette atmosphère tendue, les attitudes sont en passe de se durcir et
les préjugés de se répandre.
Les survivants du génocide
constituent une minorité au Rwanda. Quels que soient leurs sentiments, les
assemblées au sein du Rwanda continueront de grossir et, superficiellement,
l’exercice du culte continuera “normalement”. Mais ceci ne doit
certainement pas donner lieu à la complaisance. Je suis certaine que les vues
et expériences que nous avons documentées susciteront chez vous une profonde
inquiétude sur le plan spirituel.
La 10ème commémoration
est devenue le point focal du sentiment d’outrage concernant le génocide et des
efforts en vue de prévenir le génocide maintenant et à l’avenir. Nous espérons
que l’Eglise profitera de cette occasion pour entamer un examen honnête d’une
série de questions sensibles et difficiles. Nous vous demandons instamment,
Votre Sainteté, d’agir avec fermeté en prenant des mesures visant à éliminer
les divisions, à soulager les âmes tourmentées et à promouvoir la tolérance et
la compréhension.
[1] Prière faite sur la Place St Pierre, le 28 mars
2004.
[2] Ces recherches font partie d’un projet visant à
documenter les conséquences humaines, économiques et sociales du génocide pour
les survivants, lesquelles feront l’objet d’un livre à paraître prochainement.
[3] Par exemple, African Rights, Témoin du génocide numéro 1, Backwards and Forwards: The Struggle for
Justice ; Father Wenceslas Munyeshyaka is Arrested and Released in France,
octobre 1995: Numéro 9, Father Wenceslas Munyeshyaka: In the Eyes of
the Survivors of Sainte Famille, avril 1999 ; Numéro 11, Entrave à la
justice :Les religieuses de Sovu en Belgique, février 2000 ; Numéro 14, L’abbé Hormisdas Nsengimana ; Accusé de participation au
génocide, protegé par l’Eglise, novembre 2001 et Bulletin d’accusation N° 2, L’abbé Athanase Seromba :
Prêtre de paroisse à Florence, en Italie, novembre 1999.
[4] Cf. African Rights, Rwanda
: Hommage au courage, décembre 2002.
[5] La première fois qu’African Rights a publié des informations sur le rôle dans le
génocide des deux religieuses de Sovu, Butare, c’était en 1995 dans notre livre Rwanda : Moins innocentes qu’il n’y
paraît : Quand les femmes deviennent des meurtrières. En février 2000,
elles étaient le sujet du numéro 11 de Témoin
du génocide.
[6] L’abbé
Hormisdas Nsengimana est parti en exil après le génocide et servait comme “père
spirituel” à Bertoua, dans le Diocèse de Diang, au Cameroun, avant son
arrestation par le TIPR. L’abbé Athanase Seromba était lui aussi en exil,
exerçant comme prêtre paroissial à Florence, en Italie, avant de se rendre au
TIPR. Cf. African Rights Témoin du
génocide, numéro 14, et Bulletin d’accusation nº2.
[7] Suite
à la condamnation des religieuses devant un tribunal belge, Joaquín Navarro
Valls, porte-parole du Vatican, cité dans Afrol
News, le 10 juin 2001, fit ce commentaire : “Le Saint-siège ne peut
s’empêcher de se montrer quelque peu surpris de voir la grave responsabilité de
tant de personnes et de groupes impliqués dans cet épouvantable génocide au
cœur de l’Afrique rejetée sur un si petit nombre de personnes.” Lu sur Internet
en mars 2003 http://www.globalpolicy.org/intljustice/tribunals/2001/0610rwnd.htm
[8] Cf. Editorial non signé dans l’Osservatore Romano le 2 juin 1999.
[9] Cf., entre autres, le Rapport de la
Commission Indépendante D’Enquête sur les actions de l’Organisation des Nations
Unies lors du Génocide de 1994 au Rwanda,
15 décembre 1999 ; le Sénat de Belgique, Session de 1997-1998, Commission d’enquête parlementaire
concernant les événements du Rwanda, Rapport ; la Groupe International
d’Éminentes Personnalités pour mener une enquête sur le génocide de 1994 au
Rwanda et sur les événements qui s’y rattachent, Organization de l’unité
africaine, juillet 2000.