Réalisation : David Hazan, Raphaël Glucksmann et Pierre Mezerette, France 2003, 85
minutes
En 1994, pendant trois mois, le Rwanda bascule dans l'horreur. L'armée Hutu, aidée de miliciens et de civils,
va massacrer un million de Tutsi. Trois jeunes réalisateurs français, troublés par le rôle ambigu de la France,
ont décidé de mener l'enquête, à la fois au Rwanda et en Europe, pour tenter de comprendre, froidement, les
mécanismes qui ont permis la réalisation du dernier génocide du XXe siècle. Investigations, mise en perspective
historique, interviews des acteurs et des rescapés de cette tragédie dressent le sombre tableau de
l'enchaînement des faits et mettent l'accent sur la passivité de la communauté internationale dans cette
affaire.
Ce débat de 2004, que je trouve intéressant sur l'état des consciences, montre plusieurs choses :
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La classe politique montre des signes de tension devant le problème du génocide.
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Paul Quilès a accepté de venir sur le plateau. Voir Paul Quilès obligé d'envisager publiquement que la
France doir présenter ses excuses au peuple rwandais, mais pas à son gouvernement, est un pas significatif.
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Raphaël Glücksmann a gardé le cap sur l'essentiel face à de vieux routiers du petit écran.
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Le journaliste du Figaro a bien montré son feeling avec les services français.
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Alain Destexte, sénateur belge et auteur du rapport belge, a été présent avec naturel et pertinence. Il a
bien souligné que les responsables français n'ont pas cherché comme en Belgique à examiner la
responsabilité des hommes.
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Le fait que Balladur et Védrine interviennent hors débat montre qu'ils se sentent acculés face à une
demande de dialogue. Ils veulent un droit de réponse qui ne doit pas être discuté. La position de Balladur
a quelque chose de pathétique. Incontestablement il a été un modérateur de l'opération Turquoise. S'il est
sincère, il montre avec acuité que les décideurs en France n'arrivent pas à envisager que leurs projets ne
soient pas exécutés comme ils le pensent. Ces hommes, qui veulent montrer qu'ils maitrisent les choses, ne
peuvent pas envisager que le réel soit différent de ce qui est dans leur tête. Cela me rappelle le bouquin
de Michel Crozier "la crise de l'intelligence" (paru en 1995 et qui ne parle pas du Rwanda). Balladur a
voulu une Turquoise soft... mais les militaires et Mitterrand ont fait ce qu'ils voulaient, du moins ce que
le FPR les a laissé faire.
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Paul Quilès s'accroche à l'idée qu'il y avait des accords militaires entre la France et le Rwanda, et
Védrine ment carrément en parlant d'accords de défense dans le film, alors qu'il n'y avait que des accords
de coopération pour la formation de la "gendarmerie nationale". Fin août 1992, un an après le début de
Noroit, l'ambassadeur, dans un courrier à l'Elysée, transmet la demande du Rwanda de remplacer "gendarmerie
nationale" par "Forces armées rwandaises" dans l'accord de coopération de 1975. Cela Quilès doit le savoir
puisque c'est dans les annexes de son rapport. Lire les accords de
coopérations. L'opération Noroît était donc illégale, Monsieur Védrine !
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Enfin l'idée de l'echec de la politique française au Rwanda fait du chemin et il me semble que ce film et
le débat ont montré que la ligne de défense de Balladur ou Védrine est de plus en plus intenable.
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Je tiens par contre à souligner l'argument utilisé pour justifier la continuation de la coopération
française jusqu'en mars 1994 : le premier ministre, "madame Agathe" comme dit Dallaire, était au moment de
l'attentat contre Habyarimana un premier ministre modéré, fruit bien réel des accords d'Arusha. C'est un
argument à méditer.
Mais on doit aussi méditer le fait que ce premier ministre a été assassiné dès le premier jour ainsi que,
une fois ramenés comme prisonniers au camp de Kanombe, les dix casques bleus belges chargés de la défendre.
Les casques bleus africains, prisonniers avec eux, ont été épargnés. Les responsables français
connaissaient dès le 7 avril 1994 les auteurs des ces premiers assassinats significatifs et auraient du en
tirer les conséquences en refusant de soutenir le gouvernement qu'ils constituaient. Il y avait dans les
premières heures une autre option proposée par le FPR selon le Général Dallaire et selon Paul Kagame qui a
été ignorées par la France et ses protégés assassins. Cette option aurait vraisemblablement changé tout de
suite le cours des choses.
Cela permet de souligner que la France de "Mitterrand-Balladur-armée française" a toujours choisi, de 1990
à 2006, dans ses décisions cruciales l'echec du FPR plutôt que l'échec des génocidaires. C'est la raison
pour laquelle des satellites de l'Etat français s'évertuent à essayer de démontrer que Kagame serait le
plus criminel des Chefs d'Etat. Ils utilisent pour cela des crimes réels du FPR dont ils grossissent
l'importance pour tenter d'établir l'existence d'un "double génocide". (A partir de 2007 il y a une
inflection de la politique française vis-à-vis du Rwanda)
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Il est absolument surréaliste de voir que Balladur s'obstine à condamner "la veulerie" de la communauté
internationale qui a réduit les effectifs de la Minuar à 270 hommes le 21 avril 1994 : son gouvernement, dont
il était premier ministre, a voté pour cette réduction au conseil de sécurité de l'ONU.