Collectif des Associations de Défense des Droits de l’Homme(CADH)

Acat/Tchad, Aplft, Atnv, Atpdh, Ltdh, Tnv

 

MESSAGE DE FIN D’ANNEE DU COLLECTIF DES ADH

 

 

Excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat,

Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale,

Monsieur le Premier Ministre,

Messieurs les Ministres,

Mesdames  et Messieurs les Diplomates,

Mesdames et Messieurs les journalistes,

Citoyennes et citoyens,

Camarades défenseurs des droits de l’Homme,

 

 

L’année 2004 qui s’ouvre dans quelques heures nous offre une fois de plus l’occasion de jeter un regard rétrospectif et prospectif sur la situation de la démocratie et des droits de  l’Homme dans notre pays.

Nous nous sommes pris à rêver dès l’arrivée de l’année 2003, motivés en cela par des signes porteurs de promesses légitimes qu’un peuple qui a souffert des décennies durant de dictature sanglante, de crises et de conflits inexplicables, de démocratie avortée, d’atteintes intolérables aux droits de l’homme  était légitimement en droit d’attendre de ses dirigeants. Hélas, autant, sinon plus que vous, nous avons pu constater que de graves violations des droits de l’Homme qui ont pris une allure bestiale, et un recul sans précédent de la démocratie ont caractérisé encore cette année-là notre pays, malgré les interventions du Collectif des ADH, et des organisations nationales et internationales pour faire respecter les droits de l’Homme.

Pourtant, le gouvernement du Tchad a ratifié librement de nombreux textes internationaux en matière de protection de ces droits, au nom des valeurs universellement partagées qui sont la démocratique, la paix,  l’état de droit et le développement économique et social.

Notre pays ne cesse d’enregistrer de tristes évènements dans son histoire. Aussi, nous tenons à adresser ici le présent message, particulièrement et surtout à l’endroit des populations et au gouvernement, en prenant à témoin les pays amis du Tchad encore soucieux de son bon devenir.

En effet, le Tchad n’a jamais rompu avec les  conflits de toutes sortes ayant pour corollaires de véritables tragédies humanitaires, des guerres civiles et inter communautaires, des rebellions à répétition caractérisées par des violences sauvages exercées sur des populations innocentes.

Tous les gouvernements qui se sont succédé ont volontairement tourné le dos  aux causes réelles et profondes qui divisent les fils de ce pays. Ils n’ont eu qu’une logique : diviser pour mieux régner. Bien évidemment, il ne faut pas s’attendre à de grands changements, mais il faut se résoudre à l’évidence que  cette logique d’un autre âge est porteuse des germes de ses propres limites. Des citoyens gagnés par la révolte, l’injustice prendront tour à tour le chemin de la Rébellion, la seule forme d’expression qu’il leur ait donné de choisir. Mais nos gouvernants qui ne demandent qu’à pratiquer leur sport favori, se livrent quotidiennement  à la répression aveugle des populations innocentes, au lieu de s’attaquer aux problèmes de développement du pays.

Un seul souci les anime : se maintenir le plus longtemps possible au pouvoir pour amasser des richesses au détriment d’une population qui croupit de plus en plus dans la misère noire.

Alors que tout autour de nous, les pays ont instauré des programmes et des stratégies pour affronter les nouveaux défis de la démocratie, de la mondialisation et  de la globalisation, un ordre nouveau hautement périlleux dans le 3éme millénaire pour les pays pauvres, le Tchad a engagé une marche à reculons comme se fût le cas, quand il s’est agi d’affronter la dévaluation accueillie avec surprise.

 

De la démocratisation et de la bonne gouvernance : durant tout le parcours du pouvoir MPS, qui  fait miroiter une fausse démocratie au peuple, le volet « droits de l’Homme » est demeuré le parent pauvre des efforts des pouvoirs publics, malgré une offre de coopération soutenue des organisations des droits de l’Homme et des pays amis.

L’actuel régime qui a reçu pourtant tous les privilèges pour mieux faire et réaliser enfin un développement durable au bénéfice des Tchadiens, a brillé par son manque de sérieux et de bonne gouvernance, ramenant ainsi le Tchad au plus bas de l’échiquier international.

L’instabilité au poste politique est chronique, le faux sont érigé un système de gouvernement. Malheureusement dans ce nouveau monde de transparence, le pouvoir se trouve être pris dans son propre piège. 

L'alternance est envoyée au calendes grecques avec l'intention de plus en plus affichée de modifier la constitution.

 

L’administration territoriale a manqué de professionnalisme au profit d’un essaim de raquetteurs partisans, peu soucieux de la légalité républicaine et des libertés fondamentales des citoyens, ignorant tout de la notion de l’Etat.

 

Le pouvoir législatif, dominé par une très forte majorité présidentielle, ne constitue plus une tribune d’expression pluraliste, et, affaibli par le diktat de l’Exécutif n’est plus en mesure d’assurer pleinement son rôle de contrôle de l’action gouvernementale.

 

Le pouvoir judiciaire est fortement parasité par l’Exécutif, est devenu une simple membrane de l’Exécutif, et neutralisé par l’insubordination de ses auxiliaires fortement militarisés, ne peut dans ces conditions assurer sa fonction de gardienne des libertés fondamentales. Les conclusions des récents Etats Généraux de la Justice connaissent des difficultés de mise en œuvre, par le fait des blocages volontairement posés par l’Exécutif.

Les citoyens confinés dans une insécurité juridique et civique, ayant perdu toute confiance à leur justice ne peuvent s’épanouir et construire un véritable Etat de droit, développer toutes sortes d’initiatives socio-économiques, se préoccuper des problèmes d’éthique et de société, s’attaquer aux problèmes de fond qui sont la lutte contre la pauvreté.

 

L’Administration publique, fortement politisée et objet de la mainmise du parti au pouvoir ne reposent pas sur des règles de droits, ni sur des rapport de force politique mais exclusivement sur le népotisme, le clientélisme, excluant ainsi toutes les compétences pourtant indispensables à tout développement.

Le déficit de culture politique dans un cadre pluriel, la survivance des réflexes du parti unique  la recherche du gain facile, ont poussé la plupart  cadres civils et hommes de la classe politique dite de l’opposition, à jeter  tour à tour l’éponge pour aller à la soupe du parti au pouvoir, faussant les règles de jeux et le processus de la démocratie.

Les quelques rares qui résistent encore sont réduits par le pouvoir à la mendicité, par conséquent sans moyens de leur politique.

L’ élite intellectuelle désabusée et croupissant dans la misère, préfère mettre son intelligence au service du mal. Elle se confine dans des rôles folkloriques, en se réfugiant dans une résignation maladive, une pauvreté d’esprit et une absence totale de dignité.

 

L’Armée : cette inconnue pour la stabilité du pays, est le sanctuaire de toutes sortes de discriminations les plus insupportables. La mauvaise intendance et l’impunité encouragent les hommes de rang à se servir directement sur les populations. L’Armée, toujours doigtée comme principal auteur des violations massives des droits de l’Homme compte dans ses rangs tous les récalcitrants. Dans bien de régions, l’incivisme et l’indiscipline des hommes de troupe amènent nos populations à qualifier nos forces dites de « sécurité », de forces d’occupation.

Bien plus, l’Armée tchadienne est devenue un corps expéditionnaire, portant la mort à l’intérieur d’autres frontières internationales, où se jouent en ce moment-même une véritable tragédie humanitaire …

L’impunité entretenue et garantie dont jouissent les hommes en arme et les auteurs présumés ou bien connus des violations des droits de l’Homme n’est pas de nature à réconcilier les Tchadiens.

Le principal apport des élections présidentielles et législatives est celui d’avoir satisfait les appétits d’une classe politique vorace, sans scrupule et sans retenue. Les préoccupations réelles des populations ne font pas partie de l’ordre du jour du gouvernement.

 

Des droits de l’homme et des libertés fondamentales : 2003 fut l’année de tous les dangers, marqué par toutes formes d’atteintes délibérées aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, l’insécurité rampante, l’impunité, les crises sociales et énergétiques, etc. Les sources hospitalières de l’Hôpital général de Référence Nationale de la capitale établissent une moyenne de huit personnes victimes d’agressions physiques et d’assassinats, notamment l’assassinats du soudanais Cheick Adoum  ; l’étendue du territoire national est presque totalement pris en otage par des hommes en arme et en tenue ; des unités industrielles, notamment les Manufactures des Cigarettes du Tchad (MCT) et la Cotontchad ont été victimes de braquage de jour et de nuit.

La lutte contre le Sida et la protection des personnes vivant avec le VIH/SIDA donnent des résultats mitigés et sont visiblement devenus source d’enrichissement.

 

Le droit à la vie et la liberté de presse et d’expression ont été plus que tout autre confisquée, nous rappelant les sombres années 1992 :

 

ü   menaces et arrestation arbitraire de Nadjikomo, Directeur de Publication de l’hebdomadaire Notre Temps, interpellation de journalistes de Le Temps et de L’Observateur, rétablissement de la peine de mort et exécution judiciaire de Adouma et d’une dizaine de condamnés, à la suite d’une parodie de justice, manifestement aux fins de régler des comptes, sans qu’il leur soit donner la chance d’utiliser les voies de recours, déni de justice dans le procès Me Jacqueline Moudéina et des Officiers de police ;

ü   interdiction de la marche pacifique des ADH pour protester contre l’insécurité, le crise de l’eau et de l’électricité et l’incapacité du gouvernement à résorber cette situation intolérable, fermeture illégale de la radio FM Liberté ;

ü   exacerbation des crises, des conflits  et affrontements intercommunautaires à Bongor, Moïto, Bodo et dans bien d’autres localités, avec en arrière plan des positions partisanes des gouvernants, des administrateurs territoriaux et des agents de sécurité, etc.

    

De l’économie : toutes les politiques économiques, si elles en existent, ne sont que des simagrées pour attirer l’aide  de la communauté internationale désabusée. Conséquence : Aucun effet sur l’amélioration des conditions de vie des populations de plus en plus pauvres. Un appareil d’Etat de plus en plus puissant écrasant un à un au passage les rares entreprises existantes par pillages et par pression fiscale devenue insupportable. A ces maux s’ajoute la délinquance financière de plus en plus affichée mais non sanctionnée. Le mirage du pétrole n’apportera aucune solution aux problèmes de pauvreté des populations claironnée à longueur de journée par nos dirigeants. Tant qu’il n’y aura pas une seule et véritable justice pour tous les citoyens , tant qu’il n’y aura pas un véritable programme et un plan de développement soutenu par l’effort quotidien de tous les citoyens sans exception dans le travail,  tant que l’oligarchie de rapine ne sera pas résolument combattue avec une réelle volonté politique, la lutte contre la pauvreté ne sera que leurre.

En conséquence, le Collectif des ADH invite-t-il la communauté internationale tout entière à cesser de se rendre complice de cette situation dramatique.

Comme vous pouvez le constater, l’état des lieux est critique et l’avenir sombre, car après 40 ans de souffrance d’un peuple, soit près d’un demi-siècle, la situation est loin de changer, par conséquent elle ne peut donner espoir aux populations. Ce peuple martyr qui  ne demande qu’à aspirer à la paix et au bonheur ne mérite pas ce cauchemar sans fin.

On ne peut comprendre que nos gouvernants aient suicidairement soustrait le pays du concert des nations civilisées.

Le Tchad ne peut sortir de la situation actuelle que si tous ses fils et toutes ses filles prennent conscience du rôle qu’ils ont à jouer pour apporter les changements souhaités. A l’orée  de l’année nouvelle, notre pays a besoin de l’aide de ses amis ainsi que celle de la communauté internationale afin de s’insérer dans la mondialisation qui occupe de plus en plus une place importante sur la scène internationale.

Le Collectif des ADH invite par conséquent chacun à jouer pleinement son vrai rôle pour que le Tchad retrouve sa place dans le concert des nations civilisées ; c’est pourquoi le Collectif des ADH invite :

 

 Le gouvernement à : 

-        rechercher la paix par un dialogue sincère et direct avec toute l’opposition armée, avec les partis politiques démocratiques, avec la société civile et avec les différentes couches des populations  afin d’instaurer une vraie démocratie gage d’une paix globale et durable ;

-        organiser les Etats généraux de l’armée, afin de réformer l’armée sur la base d’un consensus national ;

 

 

-        appliquer les recommandations  des Etats Généraux de la Justice afin d’extirper les maux qui gangrènent notre justice et de redonner confiance aux justiciables, et d’instaurer un environnement juridique sécurisant qui attire les investisseurs étrangers  ;

-        assurer une exploitation rationnelle et objective des ressources humaines, matérielles et financières,  dépolitiser l’Administration et cesser d’encourager la médiocrité ;

-        mettre l’Homme qu’il faut à la place qu’il faut ;

-        adopter un programme de lutte contre l’impunité en général et à la délinquance financière ;

-        organiser un forum national pour réfléchir et proposer des solutions sur les défis du troisième millénaire ; 

-        accorder des subventions prévues par les textes aux partis politiques de l’opposition régulièrement constituées afin qu’ils jouent pleinement leur rôle .

 

Aux partis politiques de l’opposition démocratique :  de se départir de leur léthargie, de leur constipation et de l’hibernation pour animer le jeu démocratique.

 

A  toute l’opposition armée : le Collectif des ADH lance à son endroit un vibrant appel pour une solution négociée à la crise tchadienne.

Le Collectif des ADH se félicite de l’accord de paix intervenu en décembre 2003 à Ouagadougou entre le Gouvernement et le MDJT de Adoum Togoï ;

Le Collectif des ADH exige du Gouvernement de mettre hors de lui le syndrome Koty et autres opposants liquidés physiquement dans les conditions que la mémoire collective sait.

 

Aux cadres et à la jeunesse : de cesser de subir passivement les effets de la politique mais de s’associer en toute responsabilité aux acteurs de la politique et de la société civile afin d’opérer des changements souhaités dans notre pays.

 

Aux femmes :en tant que force sociale et de développement, de prendre en main leur destin et de profiter pleinement des opportunités que leur offre les conventions internationales sur leurs droits, et l’ère pétrolière.

 

Quant aux associations de défense des droits de l’Homme, elles continueront comme par le passé, sinon d’avantage à assumer à tout prix leurs engagements à faire du Tchad un pays où le respect des droits de l’Homme et la dignité humaine deviendront une réalité.

 

A l’endroit de la communauté internationale et aux pays amis, les défis du troisième millénaire qui consistent à faire du monde un village planétaire marqué partout par une démocratie réelle, par la mondialisation et le respect des droits de l’Homme, lui imposent d’aider le Tchad à sortir de cette situation. La mondialisation c’est aussi cela !

Que chaque tchadien, chaque tchadienne, chaque foyer, le gouvernement, les étrangers et les pays amis du Tchad trouvent ici l’expression de nos vœux les meilleurs de bonheur, de paix et de prospérité en cette année 2004.

 

N’djaména, le 31 décembre 2003  

 

 

Pour le Collectif des ADH

Le Président

 

 

DOBIAN ASSINGAR