L'affaire Elf
L’intermédiaire
«africain» qui relance l’affaire
Au cœur
de l’été, le parquet de Paris a délivré un réquisitoire supplétif pour
«abus de biens sociaux et blanchiment» au juge Renaud Van Ruymbeke,
dans le dernier volet en date de l’affaire Elf. Ce feu vert judiciaire
pourrait se transformer en nouvelle boîte de pandore du système Elf.
Cette fois-ci, le Nigeria est au cœur de la tourmente avec l’ancien
patron du groupe, le balladurien Philippe Jaffré. Récit.
En ouvrant
la porte de sa suite, à l’hôtel Bristol le 21 juin dernier, Ely Calil
n’imaginait sans doute pas qu’il ouvrait aussi la seconde époque de
l’affaire Elf. Cet intermédiaire de haut vol, officiellement conseiller
à la présidence sénégalaise, est alors obligé de suivre les enquêteurs
de la brigade financière pour une petite explication de texte. Sujet:
une commission de 70 millions de dollars versée en 1995, en marge d’un
contrat signé avec le Nigeria. Comme toute personne gardée à vue, l’homme
d’affaires libanais a droit à un coup de téléphone… qu’il passe directement
président Abdoulaye Wade en personne. Lequel délègue maître Francis
Szpiner, avocat très en cour à l’Elysée et vieille connaissance de l’opposant
Wade (1).
Immédiatement, le juge Renaud Van Ruymbeke décide de placer l’homme
en détention, contre l’avis du parquet. Echec, puis réussite le lendemain
lorsque le parquet général fait appel de la décision. Ely Calil sort
de la prison de la Santé au prix d’une caution de 76 000 euros. Il devrait
bientôt être à nouveau convoqué par le magistrat du pôle financier.
Et pour cause.
Renaud van Ruymbeke est tenace, organisé et… chanceux. En traquant les
commissions versées dans le cadre de nombreuses affaires conclues par
le duo Elf/Technip (à la fois équipementier et sous-traitant du groupe
pétrolier), le juge va peut-être provoquer l’effet boomerang du dossier
Elf. Initialement, il s’agit d’explorer les circuits financiers de plusieurs
contrats, au Venezuela, en Ouzbékistan ou encore sur l’affaire Leuna
(rachat d’une raffinerie dans l’ex-Allemagne de l’Est). Pour ce faire,
le juge épluche les commissions rogatoires qui lui parviennent de Genève.
Là-bas, le juge Paul Perraudin puis son successeur Daniel Devaux ont
patiemment reconstitué le chemin emprunté par les commissions issues
de la caisse noire du groupe. L’un de ces itinéraires part de la filiale
suisse du groupe, Rivunion, qui actionne l’un de ses comptes du Crédit
Lyonnais au Luxembourg. En plusieurs versements, 70 millions de dollars
partent sur les comptes de deux sociétés, Grutness NTB et Satcab Inc.
Ely Calil est l’ayant droit économique de la première société. Il perçoit
60 millions de dollars pour le prix de son intervention auprès de l’entourage
de Sani Abacha. Nous sommes en mai 1995.

Une
partie de la commission serait revenue en France
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Deux
ans auparavant, lorsqu’il a pris le pouvoir par les armes, le
général a manifesté son «mécontentement» raconte aujourd’hui
Loïk le Floch-Prigent. «Six mois auparavant, nous avions conclu
un contrat avec son prédécesseur, Ibrahim Babangida». Contrat
assorti d’une juteuse commission: «C’est simple, Abacha voulait
la même chose!», ponctue l’ancien PDG d’Elf Aquitaine. Printemps
1993: changement de majorité politique en France, changement de
PDG d’Elf, nouvelle négociation portant sur de nouveaux permis
d’exploration. Le temps se mettre d’accord, d’affronter le concurrent
direct, Shell, un nouveau contrat est élaboré pour un montant
de 500 millions de dollars. Et là encore, le contrat s’accompagne
d’une juteuse commission: ce sont les fameux 70 millions de dollars,
soit 12% du total. Exactement au même moment où, en mai 1995,
le nouveau PDG d’Elf, Philippe Jaffré, porte plainte au nom du
groupe en se constituant partie civile contre la précédente direction.
A l’époque, dans le contexte de la guerre que se livrent balladuriens
et chiraquiens, tous les coups sont permis.
Aujourd’hui, personne ne songe sérieusement à nier l’existence
de cette commission. En revanche, personne ne veut endosser la
responsabilité des «rétros», ces substantielles miettes qui alimentent
tout ce que la vie politique française compte de «décideurs».
A cela, une raison très simple: les rétro-commissions sont strictement
interdites par la loi. Geneviève Gomez, ex-numéro deux de la compagnie
pétrolière, est catégorique: c’est «une somme très importante,
mais le métier de pétrolier implique le versement de commissions»(2).
L’ex-bras droit de Jaffré affirme ne pas avoir vu Ely Calil et
ne répond pas directement sur l’existence d’un retour financier
vers la France.
Son patron, lui, n’a pas d’états d’âme. Philippe Jaffré n’a jamais
modifié sa version de l’histoire d’Elf, période cohabitation.
Le 31 octobre 2001, il l’expliquait sans fard dans le cabinet
de Renaud van Ruymbeke. Question du juge: «Avez-vous été informé
de l’existence d’un système de commissions versées à l’étranger?».
Réponse de l’intéressé: «Elf Aquitaine a dû passer près de
50 milliards de francs de pertes relatives aux investissements
ou à des acquisitions mal avisées décidées entre 1989 et 1993.
Les dévoiements constatés au temps de mon prédécesseur ont été
réalisés par un petit groupe de personnes qui ont comme caractéristique
commune d’avoir été recrutés de son temps souvent par lui et d’avoir
quitté l’entreprise soit avec lui, soit peu après lui. Ces dévoiements
ne sont pas dans l’intérêt de l’entreprise».
Sur ce dernier point, Philippe Jaffré n’est pas avare de contradictions,
puisque, en dehors d’Alfred Sirven, tous les cadres dirigeants
ayant la maîtrise de ce système préexistaient à l’arrivée de Le
Floch-Prigent. Certains vont même conserver de haute responsabilité
après son départ, notamment Frédéric Izoard, directeur général
des hydrocarbures et André Tarallo, surnommé le «grand baobab»
par ses interlocuteurs africains, qui conserve des «responsabilités
résiduelles» selon les termes employés par Philippe Jaffré.
Le noyau dur du groupe pétrolier va-t-il repasser par le pôle
financier du tribunal de Paris? Tout dépendra du contenu des recherches
lancées par les magistrats genevois car ,dans cette affaire, personne
n’a jamais parlé des pratiques douteuses du monde de l’or noir
sans y être acculé. Autrement dit, sans avoir sous les yeux les
relevés de compte et les virements des commissions. Exultant,
Loïk Le Floch-Prigent prend déjà sa revanche sur l’histoire «ce
qui m’intéresse, dit-il, c’est que ce qui a pu m’arriver est aussi
arrivé à Jaffré». Une vérité qui n’est pas encore judiciaire,
le gros dossier Elf étant au mieux prévu pour entrer dans la salle
d’audience à l’automne 2003.
(1) Maître Szpiner l’a défendu en 1988 alors qu’il était accusé
devant la Cour de sûreté de l’Etat. Cf. le récit de Lettre du
Continent du 4 juillet 2002.
(2) Le Figaro du 27 août 2002.
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DAVID
SERVENAY
27/08/2002
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